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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 

Demain on va aux pièges



... m'avait, d'un ton indiscutable, lancé Tarambana.
    En cette fin d'après-midi il revenait de la falaise, l'air particulièrement guilleret, agitant sa main droite qui tenait, entre le pouce et l'index, un tube d'aspirine; pour autant que je pouvais le distinguer.
- C'est quoi ?
    De son autre main il me faisait signe de le rejoindre sur sa véranda; ce qu'en quelques bonds je fis.
    Il s'était assis sur l'un des bancs de la grande table sur le plateau de laquelle il avait posé son tube d'aspirine ainsi qu'une demie douzaine d'engins métalliques dans lesquels je reconnus des pièges .
    Renonçant à poursuivre l'inspection qu'il menait de l'un d'eux, José me dit gravement, comme s'il s'agissait d'un secret:
- Les fourmis à ailes prennent leur envol ...
    Devant mon air ignare, il prit le tube d'aspirine et commença de l'ouvrir  précautionneusement.
    Très vite, dans l'interstice, des antennes et des mandibules pointèrent: mon copain extirpa l'un des insectes et referma promptement le tube.
    Il s'agissait d'un guerrier, de la plus énorme espèce de fourmis que je connaisse,

 

ailes-2.jpg

 

avec des crocs menaçants qui happaient le vide; seulement il disposait en plus d'une longue paire d'ailes ... En cette période des amours, elles devaient lui permettre d'aller à la poursuite de la reine, si possible plus haut et plus longtemps que ses concurrents.
- Les oiseaux y sont comme fous, y se méfient plus ... Vient que je te montre comment on place la fourmi sur le piège.

 

  Les pièges m'apparaissaient comme autant de petites bilotchas avec leur forme en demi cercle et leur queue articulée; leur forme rappelait aussi celle du "tchoutch", cette raie dont j'avais vu un spécimen mort porté par la vague jusqu'au rivage.
    En fait il s'agissait de deux demis cercles de métal, fortement appliqués l'un contre l'autre par un ressort qui s'enroulait autour du diamètre. Dans la partie centrale de ce diamètre s'arrimaient deux pièces essentielles: la queue et la pince.

 

indexfgh.jpg

 

    La première dont la longueur équivalait deux fois le rayon était articulée en son milieu ce qui, très précisément, permettait de maintenir ouvert le piège en retenant  l'un des demis cercles.
    On bloquait en introduisant la toute extêmité de la queue dans l'anneau du bas de la pince. On réglait très sensible de façon à ce que le moindre tiraillement déclenche la queue faisant brusquement se refermer les demis cercles; qui pouvaient se refermer sur  telle ou telle partie d'un oiseau ou sur le vide si la proie avait été prompte à s'enfuir.
   La pince avait la forme d'un caducée, comme les deux serpents qui s'y enroulent. En plus de son rôle dans la retenue de la pince, c'est à elle qu'on fixait l'appât; avec du pain c'était facile, il suffisait de percer la croûte mais avec une fourmi, même de la taille de celles de Tarambana, c'était toute une affaire.

    J'admirais, sans l'envier, Tarambana qui stoïquement, des doigts de sa main gauche maintenait l'insecte, mordeur en diable, tandis que des doigts de la main droite il ouvrait la pince ... Il fallait appuyer sur les extrêmités du caducée pour que se crée un vide suffisant pour introduire l'abdomen de l'animal jusqu'à cette taille resserée qui sépare du torse , taille sur laquelle on laissait se détendre la pince ... Prisonnier mais pouvant s'agiter de toutes ses pattes, l'animal était prêt à jouer son rôle d'appât.

 

   Nous voici partant, dans l'aube encore frêle, pour cette première pose des pièges.
    Première de l'année pour Tarambana qui se dirige vers l' emplacement choisi, sans la moindre considération pour mes "tchanclettes" dépenaillées qui semblent viser la moindre tête de chardon roulée au sol.
    Nous y voici.
    Pourquoi ici ?
    Makache !
    Le maître, tenant avec précaution  ses six pièges appâtés, une truelle de maçon dans l'autre main, ausculte le sol de la modeste clairière entre quelques touffes du maquis.
    Il se décide !
    La truelle

 

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lui permet de racler la surface du sol puis de rassembler la poussière en un matelas dans laquelle il insère discrètement le piège armé.
    Armé !
    D'un geste il a glissé la pointe du bras métallique dans l'oeilleton de la pince alors que la veille au soir, autant de fois que j'ai tenté l'opération, autant de fois je me suis douloureusement tapé les doigts ...
    ... Aussi, ici, ne suis-je que suiveuse et voyeuse.

    Quand les pièges ont fini d'être installés, dans des clairières et suivant un rite comparables au précédent, José me dit:
- On viendra relever vers 10 heures, après ça vaut pas la peine ...
    A dix heures le bilan s'avère maigre:
* 3 pièges intacts, armés et en place mais l'appât disparu,
* 1 autre déclenché mais vide,
* 1 disparu, emporté peut-être par un chat ou même un prédateur à deux pattes ...,
* dans le dernier un linot minuscule à la tête étranglée par les mâchoires de fer.
 
- Je les reposerai à la fraîche, c'est meilleur ... Tu viendras ?

    Non Monsieur Tarambana je ne viendrai pas ce soir, ni même une autre fois à cette chasse là ... Quelle soit inintéressante à mettre en place, c'est évident ... Et peu fructueuse, et bestiale et et et ... Et surtout ces ignobles fourmis qui vous mordent quelque soit la façon dont vous vous y prenez pour les saisir ... Et ces pièges qui, un fois sur deux se referment sur les doigts quand vous les armez ... !
    Non, pas pour moi Monsieur José, quelque soit le plaisir que votre compagnie me procure, il y a bien plus intéressant à faire en bord de mer ou dans la falaise.
 

 

 

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 

 

La glu de M.Gallego

 

 

  Il y avait bien des façons pour capturer les oiseaux de la falaise, depuis les petits chardonnerets jusqu'aux perdrix par tchamba (chance) mais en excluant les bartavelles qui se gardaient à distance.
La technique qui paradoxalement me dégoûtait le plus tout en me valant les plus puissantes émotions, c'était la glu.

    On a beaucoup écrit sur la glu mais combien l'ont vraiment pratiquée ... ?
    Vous a-t-on dit que la glue c'est avant tout de l'attente, une attente immobile et silencieuse pour des jeunes pleins de vie, une attente souvent pour rien ...
    Vous a-t-on dit que lorsqu'on prend un oiseau, on a beau le nettoyer avec de l'eau, de l'alcool à brûler ou tout autre liquide à portée, le plus souvent dans les 24 heures la bête capturée crève ...
    Vous a-t-on dit la somme de connaissances nécessaire pour décider d'une zone de piégeage ... Choisir où placer les gluaux ... Les moments de l'année où les oiseaux sont nombreux ou imprudents ... Ou les deux.
    Enfin il y a cette satanée glue (ou glu) à fabriquer ...

    Nous on avait la poix du cordonnier M.Gallégo qui, en delors des vacances, exerçait ce beau métier dans notre quartier d'Eckmuhl à Oran.

 

***

   Il habitait cette petite rue, non loin de l'épicerie de ma grand mère, qu'on n'appelait pas car son prolongement, de l'autre côté de la place Noiseux, portait déjà le nom: rue Lallement.
    Cette rue ombragée, sur tout un côté bordée par le mur d'enceinte de la cave à vin, reliait la place à la grande artère d'Eckmuhl, l'avenue d'Oudja.
    Les Gallego louaient trois pièces au rez-de-chaussée d'une petite maison et quand le matin Monsieur ouvrait ses portes persiennes, il se trouvait aussitôt dans son atelier.
    En effet il installait devant sa porte son matériel et le tour était dit. Un curieux banc bas terminé sur un côté par une sorte de pupitre d'écolier, incliné et perpendiculaire au banc était son poste de commandement; une table basse avec une étagère supportait outils, ingrédients et fournitures tandis que les chaussures malades attendaient dans une caissette en bois.
    Le cordonnier ne commençait jamais qu'après avoir attaché un grand tablier de cuir qui ne laissait dépasser que les manches d'une chemise pour une fois bleue.
    On comprenait cela quand on voyait à quel point il travaillait sur ses genoux, en particulier lorsqu'il y plaçait son enclume à trois pieds qui s'adaptait à toutes les formes de chaussures.
    Conchita Gallego était partie après son huitième enfant.

 

 

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    Un jour je l'avais entendue dire à ma grand mère:
- Mon Raphaël il est si beau, qu'à être tout le temps près de lui je ne peux m'empêcher de lui sauter dessus ... Et patatras !
    Je devinais que "patatras" c'était Striguilipi, Lucilla et les autres ... Les huit dormaient dans les deux chambres et M.Gallego dans la cuisine une fois son atelier rentré et un lit pliant ouvert.
    Il faisait tout Raphaël, la cuisine, le lavage, le ramendage ... Lucilla portait toujours des robes bien repassées et, en dehors du travail à l'atelier, le cordonnier ne se privait pas du plaisir d'arborer ses chemises étincelantes.

 

M.Gallego

    Conchita travaillait comme gouvernante chez un notaire retraité du centre-ville. Elle ne venait que le dimanche après-midi par le tram et s'enfuyait par le même transport dès 17h30: c'est tout juste si elle parlait un moment avec chacun des enfants, leur remettait un petit cadeau ...
    ...Et c'était déjà l'heure. Il ne risquait pas d'y avoir de "patatras"... La part de son salaire qu'elle remettait à son mari aidait beaucoup dans la bonne marche de la famille.

   Au premier jour des vacances scolaires le cordonnier emmenait sa smalah à Navalville pour trois mois;  ils seraient enfin un peu au large.

    L'ânier avec lequel Gallego travaillait durant l'été se trouvait mystérieusement devant la porte dès cinq heures du matin. Les bâts de l'animal se remplissaient de nourritures sèches et d'ustensiles mais aussi d'une partie de l'atelier dont le bizarre banc pupitre dont j'ai déjà parlé.
    En effet, le cordonnier travaillait encore au cabanon, il fabriquait seulement des espadrilles à la demande ce qui ne nécessitait pas d'emmener tout son matériel.
    Les enfants étaient peu chargés, quelques vêtements et des affaires personnelles mais vu la distance à parcourir cela représentait déjà beaucoup. Il n'était pas question de dilapider l'argent de deux tramways ! ... Cela ne représentait, du haut d'Eckmuhl au pont de Gambetta que deux heures de marche; après il n'y avait plus que le chemin des falaises puis la descente sur Navalville, un bonne heure encore...
    Durant le trajet, les enfants raisonnables se tenaient en essaim autour du bourricot, pour que les véhicules à moteur passent au large et n'affolent pas l'animal ... Qui n'en avait que faire mais cette mission confiée par le père maintenait la cohésion du groupe; campo serait donné dans la descente de la falaise au dam des plus jeunes.
    Pour assembler ses espadrilles, le cordonnier apportait un bidon de poix qu'il fabriquait en chauffant de la résine de pins; la poix c'était les déchets d'après cuisson une fois les huiles fluides retirées.

    C'est de cette poix que Striguilipi nous approvisionnait pour la chasse à la glue.

 

***

 

 

    Vu le temps qu'il passait dans la falaise à suivre ses chèvres, Kader était le meilleur pour décider de la pose des gluaux.
    Lorsqu'il nous amenait sur un nouvel emplacement, on pouvait être certain d'y trouver un bosquet discret pour les guetteurs, suffisamment d'arbustes bien disposés pour la pose des pièges, des pajaros nombreux et de passages réguliers.
    On commençait la pose en plein soleil de milieu d'après midi, lorsque les oiseaux somnolent à l'abri des feuillages. On repérait d'abord les points de pose, toujours les branchettes les plus extrêmes des arbustes et le plus élevé possible compte tenu de notre taille.
    Nous on procédait au bâtonnet d'une vingtaine de centimètres, qu'on engluait précautionneusement avant d'aller, tout aussi précautionneusement, le déposer entre les deux branchettes qu'on avait aménagées; il ne s'en fallait pas de beaucoup d'effort de l'oiseau pour que le bâtonnet tombe à terre.
    Il y a d'autres façons de procéder mais je ne les ai pas pratiquées... Par exemple certains ajoute un appelant, verdier ou chardonneret mais nous on veut surtout pas prendre les chardonnerets à la glue pour les raisons que j'ai dites plus haut.

    Nos perchoirs horizontaux ont une action attractive sur les oiseaux, c'est très évident mais allez savoir pourquoi! Nous on chasse pour manger nos captures qui consistent en moineaux pour les 4/5 et pour le reste en verdiers, gros becs, pinsons et parfois un merle jeune.
    L'attente est souvent longue mais nous restons tendus dans l'observation des deux ou trois pièges sous notre garde...

    ... Et puis soudain un corps ailé freine sa descente pour se poser sur l'un de vos bâtonnets ... Avant de prendre conscience de la glue, l'oiseau conserve un petit temps de pause, de paix ... C'est là que le bonheur de la chasse est à son paroxysme, vous inonde...

    ... La suite ne sera que manutention...

 

*** 

 

 

    Manutention!
    Le terme masque une horrible réalité.

    Très vite l'oiseau s'aperçoit qu'on lui tient les pattes, il tente un premier envol pour se dégager puis très vite bat des ailes affolé. Le bâtonnet se détache de ses encoches et, ensemble, l'oiseau et le piège chutent sur le sol.
    Les ailes s'engluent, la bête en est réduite à de vains soubresauts
    Il faut se dépêcher d'aller la ramasser avant qu'elle ne disparaisse sous les broussailles et là ...

    ... Là , après avoir dégagé le bâtonnet, il s'agit de placer la tête de l'oiseau dans notre dextre et le corps dans la sinistre; et tourner d'un coup sec en sens inverses..
    Elle ne mérita jamais mieux ce nom de "sinistre" ma main gauche.
    Je ne tournais pas assez sec et l'oiseau réussit à m'échapper, impotent sur ce sol qui se collait à lui... Je parvins enfin à stranguler suivant les règles!
- Reviens vite te cacher, me cria José!
    Eh oui, il ne faut pas alerter les proies futures ... 


    Sur le sol du bosquet qui nous sert de cachette, j'aligne ma victime à côté des autres prises: deux moineaux et un chardonneret.
    Un chardonneret qu'on ne recherchait pas, bien sûr mais que voulez-vous ... A la glue on chasse pour manger.
    Et justement, venons-y.

 

***


 

- C'est à qui le tour d'avoir les oiseaux, demande Riqué...
- A Kader répond aussitôt Momo tout à ses certitudes de futur comptable.
    De la tête et du doigt l'intéressé refuse le présent:
- C'est parce que, explique Besugo, dans la religion de Kader, il faut d'abord saigner l'animal avant de le bouffer...

-Alors c'est le tour d'Amélia, continue le fils Benguigui !
    Nos chasses parviennent au mieux à réunir de six à huit captures et c'est à tour de rôle que nous héritons des oiseaux.

    J'avais bien vu les autres commençant à dépouiller les bestioles mais je n'imaginais pas que de si petites choses soient aussi difficiles à plumer sans en arracher la moitié de la peau. Et pour les vider alors ! Tarambana m'avait expliqué en se marrant:
- Par le cul, après avoir agrandi au couteau tu passes le doigt et tu tires tout ce que tu rencontres.
    Mes doigts ne sont pourtant pas gros et pourtant quelles éventrations !

    J'en étais là, des plumes partout saufs dans la cuvette sensée les recevoir, les mains maculées de substances immondes; sans l'espoir d'entendre Janette proposer de m'aider lorsque José, qui surveillait depuis sa véranda, vint prendre les choses en mains.
    Il finit de vider mes oiseaux, les bourra d'herbes qu'il avait apportées puis, sur un feu de brindilles allumées sur le canoun, il passa les oiseaux au feu pour ôter les dernières plumes.

- Ensuite, dit-il, une heure avant le repas, tu prépares une braise, au charbon de bois pour qu'elle soit douce ... Tu mets ta grille et les oiseaux dessus... Tu tournes souvent pour pas qu'ils brûlent sur un endroit; c'est pigé ?

    En regardant le si modeste met que faisait mes six bestioles, je pigeais que je ne les présenterai pas au dîner mais simplement en kémia pour l'anisette de Pépico...
... et que je n'irai plus chasser à la glue.
 

 

fin





 

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 

 

 

Le poulpe rose

 

 

          Dans ce premier instant de notre rencontre il ne peut me voir car je chemine dans son dos sur l’infime sentier.

           Je m’arrête pour ne pas troubler cet épouvantail aquatique ; à le voir ainsi, on peut croire que Méduse ou l’une de ses descendantes le pétrifie...

          Soudain lâchant le gancho, tel la mouette piquant sur une escouade d’anchois, de toute sa hauteur, Tarambana se recroqueville doigts tendus vers l’ondulante prairie bordant un côté de la flaque. Un bref instant d’agitation des mains dissimulées par l’herbe et voila qu’il se redresse vivement, bras levés vers le soleil, comme lui offrant le petit poulpe rose qui agite mécaniquement des tentacules  impuissants... Petite Méduse bientôt maîtrisée et pendant, inerte et flasque, à l’hameçon d’un doigt.

- C’est un beau morceau dit tout fiérot Tarambana en se retournant vers moi.

          Ainsi il m’avait devinée l’épiant en silence...

 

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          Le pêcheur entreprend ensuite de frapper la bête sur la roche en la retenant du doigt inséré dans la poche retournée :

- C’est pour l’attendrir, explique Tarambana qui semble deviner mon ignorance des choses de la mer...

- Cela se mange ?

- Faut d’abord le faire sécher à l’air et à l’ombre ... On l’attache sur quatre baguettes de roseau maintenues en étoile... Quand c’est bien sec les hommes ils mangent ça en buvant l’anisette..., mais moi je n’aime pas...

 

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 


 Un mouton à dépecer 


Une fois par été, Monsieur Molla, le père de Riqué s'en va au village nègre d'Oran d'où il revient, tirant derrière lui une pauvre bête efflanquée, abasourdie dans laquelle on a peine à reconnaître un mouton.
   C'est un rite pour la bande ce jour là, d'aller en fin d'après midi attendre les voyageurs à l'entrée de Navalville; tout comme on ne se lasse pas de dire à l'adulte qui arrive et le prend bien:
- Monsieur Molla, "oùss qu'il est le bestiau" ?
    Tous les ans cette phrase déclenche nos rires mais cette fois c'est au Tartare de la dire et M.Molla se trouve au loin quand enfin Hiacynthe prononce le "stiau"; nous laissant avec nos éclats de rire dans la gorge...

    Chemin retour faisant Riqué me demande:
- Crois-tu que ton oncle voudra bien l'avoir dans "le jardin" cette année ?
    Ramassé sur le petit abrupt dominant l'anse de l'Anchova, le cabanon des Molla ne dispose pas du moindre centimètre carré de jardin et l'animal a sérieusement besoin de remplumer.
- Pépico et moi ça va mais c'est Janette qui a le sommeil sensible et l'an dernier, le précédent il bêlait tous les matins vers les 6 heures.
- Malheureusement c'est comme ça pour tous les moutons, intervient Caballo.
- On le prendrait bien, soutient José mais pour Janette ça serait kif kif.
    Comme souvent c'est Besugo qui fait une proposition raisonnable:
- Que ton père il demande à M.Ortéga, tout en haut du Grand Jardin l'animal ne gênera personne ... Et avec toutes les fanes de légumes qu'Ortéga il coupe,  le mouton y s'ra fameux.
    Ainsi fut fait sauf que  M.Ortéga il voulait garder ses fanes pour ses lapins et qu'on dut instaurer un tour de corvée afin , deux fois par jour, d'aller approvisionner "le bestiau" des plus tendres herbes de la falaise.

 

    J'étais la plus assidue pour apporter de la nourriture à l'animal; au point de proposer à Hélène de débarrasser son jardinet de devant des mauvaises herbes et en remplir  mon sarnatcho jusqu'à trois fois par jour... Avec ce que les autres lui apportaient de leur côté, le mouton ne tarda pas à s'arrondir, s'arrondir, s'arrondir ...

 

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    Tant et si bien que je fus toute abasourdie lorsque, avec son humour si particulier, Besougue remarqua:
- Encore huit jours et il sera bon pour l'échafaud !

    Je stoppais illico tout approvisionnement mais la sentence, trop bien estimée, arriva à sa fin.
- Ce sera pour samedi soir, annonça sobrement Riqué, au retour du boulot de mon père !
   
    Tout en me gardant de prévenir les autres, je me jurais de ne pas assister à l'exécution; déjà je prévoyais d'être à la pêche au moment fatidique.

       Pourtant, depuis le rocher du Chameau où je m'étais installée ce sombre samedi, je ne cessais de jeter des regards vers le cabanon des Molla, bien visible sur son abrupt à quatre cents mètres de là.
    Quand je vis sa véranda s'animer et bientôt des silhouettes méconnaissables se livrer à une agitation insensée, je pensais à mon livre d'Histoire et à la gravure de l'assassinat du duc de Guise.
    Bien décidée à empêcher l'irréparable, délaissant ma canne, je courus aussi vite que je pus vers le village.

    Las!               

José qui avait du m’apercevoir dans ma course folle, m’attendait au bas des quelques marches escaladant l’assise de la véranda. 

-      C’est terminé, m’alerta-t-il, on l’a saigné … On commence à l’écorcher … 

Avec sa réserve habituelle il tentait de me prévenir, de me prémunir …mais alors je ne le devinais pas encore aussi bien.  

Depuis ma position sur les premières marches je pouvais distinguer la scène ou plutôt la moitié inférieure des participants ; des jambes surtout, des extrémités de bras souvent tâchés de rouge et au milieu d’entre elles, à quelques centimètres du sol, la tête aux yeux ouverts du mouton … Sa gorge tranchée suintait encore et le corps pendait accroché des pattes arrières aux solives de la véranda.  

 

 

 

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      Muni d’un couteau à gros manche et fine lame, le Tartare s’affairait à détacher la peau de l’une des pattes tandis que Monsieur Molla faisait de même avec l’autre. 

       Au milieu Tonio, le gendre des Molla, s’occupait à écorcher le ventre. Au fur et à mesure qu’il avançait dans on travail, la panse apparaissait bourgeonnante, bedonnante, lunaire puis finalement débordante :

-         Glissez la bassine, cria Tonio, il faut ouvrir sinon de partout va y en avoir !

Tandis qu’on installait ladite bassine, Tonio affûta encore sa lame puis l’introduisit dans le bas de la panse. Ensuite il remonta lentement ouvrant une plaie qui s’élargissait vite laissant se déverser une boue verte.

Cette vue suffit à me dissuader de rester là et l’odeur douceâtre d’herbe qui se répandit rapidement m’incita à repartir plus vite que je n’étais venue. 

En tant que nourrisseur, je reçus de Riqué trois côtelettes auxquelles je me promettais de ne pas toucher. Lorsque l’une de ces trois se retrouva dans mon assiette fumant délicieusement, je restais stoïque…

 

 

 

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Pourquoi fallut-il que Pépico rie de moi, qu’il avance une fourchette effrontée vers ma viande…Disant :

C’est bien pour ne pas laisser perdre une si belle viande …

 

 


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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

La soupe de crabes

 

 

Aujourd’hui mon mentor commence par m’apprendre à saisir les crabes qui sont nombreux et de comportement varié. Pour ceux d’entre eux qui se laissent approcher, tandis que la paume de la main plaque et immobilise la luisante carapace, le pouce et le majeur vont précautionneusement bloquer les pinces ; inoffensive la "cranca" n’a d’autres ressources que de baver sa rage ou sa crainte en roulant des yeux exorbités.

 

 

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          Il me faut surmonter mon dégoût et subir la violence car le crabe le plus mollasson fait preuve d’une étonnante vivacité quand il se sert de ses pinces. Dans l’abnégation la plus totale, j’inaugure à ce moment là le  dur apprentissage qui devait faire de moi " un vrai garçon comme les autres !"

- La nuit ils dorment et c’est beaucoup plus facile, pontifie Tarambana, non seulement ils ne bougent pas quand tu approches la main mais ils ne pincent pas quand tu les saisis.

- Et comment tu les voies ?

- On emmène la lampe à acétylène...

 

          J’ai déjà vu une telle lampe dans notre cabanon, une sorte d’obus balançant au bout d’une longue anse de fer, dont Pépico est le seul à maîtriser la redoutable alchimie.

          Lorsqu’à quelque temps de là mon oncle décide " d’aller se faire une soupe de crabes la nuit prochaine", je n’ai pas trop de toute ma séduction pour le décider à me laisser les accompagner,  lui et  José son habituel compagnon d’équipée.

- Vous restez tout près de moi pour bien voir les crabes mais surtout regardez où vous posez les pieds, dit Pépico qui tient la lampe allumée et un catcharo de fer blanc pour mettre les prises.

          Bien entendu c’est à moi qu’il s’adresse, mon copain lui a maintes fois donné la preuve de son aisance et de sa dextérité. Effectivement les crabes sont là, nombreux et immobiles, petits joyaux sombres et légèrement luisants sur la roche un peu plus foncée. Nos rires et nos bavardages ne les font pas fuir, il n’y a qu’à les cueillir et tendre le bras pour les accumuler dans le bidon tendu par mon oncle.

          De temps en temps, au lieu de rencontrer la rigide carapace, les doigts s’enfonce comme dans de l’éponge :

- Les crabes mous, a prévenu Pépico, vous me les donnez à part.

          Et José m’explique qu’ils font d’extraordinaires appâts pour pêcher les gros poissons.

          Puis il ajoute :

- Mais il faut les utiliser dès le lendemain car sinon la carapace redevient dure et c’est foutu.

          Ce fut une merveilleuse soirée mais la soupe de crabe qui s’ensuivit ne justifia pas du tout le mal qu’elle donna pour la faire.

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 

Les abeilles de la Péligonia 

 

 

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Comme je l’ai laissé entendre, ma complicité avec oncle Louis se fit tardivement.

Sans y attacher d’importance je l’avais vu – particulièrement les lendemains de saoulerie – revenir de promenade tenant coincé dans sa main inerte, un mince  bouquet de ces fleurs-abeilles que j’avais admiré une fois, l’espace d’un instant.

Sauf que…

Sauf que Louis, silencieux, ramenait un verre d’eau, y disposait son bouquet qu’il arrangeait de sa main valide pour le poser ensuite sur le placard vitré dans lequel Mémé entreposait ses charcuteries sèches.

On ne voyait que lui !

Grand-mère ne remerciait pas, se contentant de quelques mots apparemment banaux :

-          Il faisait pas trop chaud ?

Louis grommelait, bourru, dépité que sa mère ne lui ait pas plus témoigné… il ressortait.

-          Et tâche de ne pas rentrer dans le même état qu’hier soir !

C’est cette phrase que je jugeais maladroite qui me fit prendre conscience de mes liens de sang avec Louis.

D’autant que dès la première cliente qui entrait ensuite dans le magasin, ce n’était qu’éloge et admiration du bouquet.

-          Mais où les trouve-t-il donc ?

-          Il va par le haut d’Eckmuhl, plus loin que les arènes, en direction des fours à chaux, dans les collines de la Perigonia …

Ces collines qui s’élèvent, surplombent le ravin Ras el Aïn pour s’en aller rejoindre les Planteurs et Santa Cruz à l’Est d’Oran.

 

Perigonia ou Peligonia ?

J’apprendrais plus tard que le Perigonia est un beau papillon 

  

Et Peligonia une jolie fleur, probablement le Pelargonium…

 

  

Alors qu’importe, il n’y avait pas meilleurs auspices pour cet Eden des fleurs-abeilles. 


La Périgonia c'est une mandorle de terres ocres de la longueur d'un terrain de football - comme son voisin de Monréal-, bordée de quelques pins dégingandés surgissant d'un bosquet.
Seule tâche de vert à la ronde ce taillis trahit la résurgence des maigres eaux infiltrées dans les collines calcaires.

A Pâques certains apprécient de venir faire voler leur bilotchas ici car les vents y sont canalisés de façon très régulière mais sans tarder nous commençons l'ascension.

Finis les ocres, le sol est de rocs crayeux , il suffit pourtant de la moindre anfractuosité pour que la poussière rouge vienne s'y réfugier et les plantes et les fleurs d'y grandir.

Les plus émouvantes de ces fleurs sont les gouttes de sang, rasantes, au vermillon évocateur et au coeur ourlé de noir...


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... Sont-ce là les gouttes du sang d'Adonis  qu'Aphrodite fit fleurir ?

Il y a encore le glaïeul sauvage d'une trentaine de centimètres, encore plus "gladius" que son grand frère cultivé, tout de pourpre et mariant bien les abeilles.


 

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Pour autant les abeilles manquaient à l'appel, Louis continuait de monter de son pas traînant... 
Soudain je le vis se désarticuler comme un pantin dont on a lâché les ficelles - sa seule manière possible de pouvoir s'accroupir-, s'affairer délicatement puis entreprendre de se redresser par une désarticulation encore plus pénible afin de me présenter, pincéee entre deux doigts de sa main valide, une abeille éblouissante.

Sur la hampe érigée elle alignait trois fleurs, trois abeilles à coeur pourpre sur fond jaune qui semblaient occupées à pomper le nectar, insoucieuses des menaces pouvant leur survenir.
A partir de cette première trouvaille, les cueillettes se multiplièrent et à ce jeu je laissais Louis loin derrière.

C'est ainsi que j'arrivais la première à un bloc redressé aux allures de petit volcan; je le contournais et là ...Un essaim d'une trentaine d'abeilles paraissant bourdonner autour d'une même tige...  
 


Mon oncle qui arrivait m'alerta:
- N'y touche pas ! ... C'est une Reine, c'est elle qui donne naissance à toutes les autres.

Nous avions déjà suffisamment de fleurs et le bouquet que nous posâmes en évidence dans le magasin de Mémé était au moins deux fois plus gros que d'habitude.

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 

Titiou le chardonneret

 

 

    Parmi les récoltes et chasses de la Falaise, je goûtais particulièrement celle des chardonnerets à la cage-attrape.

    Bien entendu c'est parce que j'en, ou plutôt Pépico en disposait d'une avec un locataire permanent, Titiou, émérite chanteur et faux-cul s'il en était.

 

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    Sa place sédentaire était l'intérieur de la porte du cabanon contre laquelle il attendait la fin de la nuit pour, avec la première main qui ouvrait le battant, commencer ses envolées méticuleuses et interminables ... Je me rappellerai plus tard ces moments lorsque, à peine éveillée, je tournerai le bouton de mon petit poste de T.S.F  .
    Plus je le contemplais dans son délicat plumage et plus son ramage prenait de l'ampleur.

    Pratiquement tous les cabanons disposaient d'un petite cage accrochée à leur porte ou bien à une fenêtre avec, qui son chardonneret qui son canari mais sans conteste, le Caruso du village c'était Titiou.
     On nous l'enviait pour le charme de son chant mais aussi pour son aptitude à trahir ses congénères les jours de chasse, en les attirant dans le logement piège qui se trouvait au-dessus du sien.

    Comme nous étions presque les seuls à disposer d'une cage-attrape, mes cadeaux en "pajariquos" compensaient les robes et les rubans de Lucilla.

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    En cette fin d'après midi, quand "Besugo" s'approcha de moi, je me doutais de ce qu'il allait de dire. Avec son air de toujours manquer d'air, il du s'y prendre à plusieurs aspirations avant de lâcher:
- Il ne te resterait pas un pajarico en réserve? ... Le nôtre était raide ce matin, avec tout ce que ma mère le bourre de millet on pouvait nourrir un poulailler ...

    Effectivement, depuis le matin on entendait à la ronde les lamentations de Madame Villanova, d'autant plus aigües que la voix chevrotante de son époux tentait de la calmer. Le cabanon de Besougo se trouve juste en dessous des nôtres, de l'autre côté du sentier mais la seule chose qu'on puisse voir c'est le toit de tôles et le faîte du gros figuier qui protège sa véranda. C'est grâce à la voix de Mme Villanova qu'on sait qu'il est habité.

    Mais Besougo c'est notre savant; le nombre de fois que depuis notre véranda où je travaillais mes devoirs de vacances, j'appelais:
- Hé Besougo ! Tu pourrais venir m'aider ?
A chaque fois, dans les cinq minutes, il apparaissait sur le sentier et quelques instants plus tard mon devoir s'éclairait.

    Vous pensez si j'étais trop heureuse de lui rendre un service.

 


- Hier j'ai donné le dernier qui me restait mais ...
- ....Mais ?
- Mais avec touss'qu'yen as en ce moment, j'en prendrais vite un; seulement...
    Le garçon se montrait toujours aussi avare de ses mots !
- ... Seulement ?
- Faut qu'tu nettoies bien ta cage, avec des cristaux, de l'eau chaude et le stropajo pour qu'il ne sente pas l'odeur du mort ... Tu la fait sécher à l'air, pas au soleil et plus vite je l'ai mieux c'est.
- Pourquoi cette presse ?
- Pour qu'il s'acclimate à ta cage alors que Titiou n'est pas loin ... Dès qu'il recommence à boire et à manger c'est gagné.
- ... Combien de temps ça demande ?
- Environ trois jours.
- Holà...
- T'yes si pressé?
- C'est que ma mère elle va nous continuer ses gémissements, du moment où elle pose le pied par terre jusqu'à ce qu'elle se couche !
    Après cette longue tirade, Bésougo retombe dans le silence et dans son bayement de carpe,


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il s'esquiverait si je ne le rattrapais au vol.
- Les jeunes ça s'adapte plus vite.
    Il marqua un temps d'arrêt et j'enchaînais :
- ... Seulement on devine pas si c'est ou pas des femelles.
- Les femelles ne chantent pas?
- Si mais je dois à la vérité de dire ( j'avais lu la phrase dans la comtesse de Ségur), qu'elles n'arrivent pas à la cheville des mâles ... L'ennui d'ailleurs c'est que le Titiou il en attire beaucoup dans le piège et quand on les libère, après ya plus d'oiseaux qui viennent ...
- Pendant longtemps ?
- Au moins plusieurs heures, parfois des jours...
    Mon copain réfléchit avec son air de carpe ... Que je dis ça alors que j'ai jamais vu une carpe, sauf un poisson rouge chez une vieille tante qu'il paraît que c'est de la même famille; il me regardait à travers la vitre du bocal en faisant avec la bouche un peu comme Besougo en cet instant:
- La première femelle que tu prends, ça me va ... ce s'ra mieux d'un seul pito (sifflet) dans la maison...
- Il faudra qu'elle s'adapte quelques jours près de Titiou...
- Je t'apporte la cage dès qu'elle est prête.

Le lendemain lorsque Besougo arriva avec la cage, j'avais déjà capturé une chardonnerette mais la pauvre était si terrifiée que je préférais ne pas en parler à mon copain.
 

 
La cage ...  

 

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  Certains vont l'acheter à de petits artisans qui viennent rue de la Bastille et exposent quelques exemplaires à même le trottoir. Mais la plupart des gens la fabriquent eux-mêmes ; les hommes en rentrant du travail ils adorent les bricoler et Dieu sait si c'est délicat ...
Quand je vois les énormes mains de Pépico ! ... Mais il m'avais déjà épaté quand il maniait des nylons et des hameçons imperceptibles ...

    La cage donc, elle a toujours les mêmes dimensions, très exactement car se sont des dimensions magiques pour que les oiseaux soient heureux:10, 15 et 20centimètres. Le plancher c'est du zinc qui, par un coulissemen en dessous, se place ou se retire pour le nettoyage.Sur le côté il y a une porte que c'est à peine si moi je passe la main et dedans on installe une balançoire et deux coupelles, pour l'eau et le millet.
Quand c'est une personne comme Mme Villanova qui a un chardonneret, en plus du millet qui surcharge le plancher, il y a des morceux d'os de seiche, coincés entre les barreaux, soi-disant pour que l'oiseau "se fasse le bec". Moi à Titiou qui adorait, de temps en temps je glissais dans sa cage une touffe d'une mauvaise herbe en graines appelée séneçon.


    C'est en une de ces occasion que Titiou s'est échappé ... Je l'ai vu faire une grande boucle dans le soleil puis revenir se poser sur la table de la véranda, à côté de moi, pour que je le remette dans la cage.
    Quel "sousto" j'ai eu ce jour là ! Que si moi je l'aime le Titiou, Janette n'est pas en reste ... Et Pépico

 

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qui en rentrant du travail, la première chose qu'il fait c'est d'aller à la cage et que, des lèvres, je t'envoie des petits bisous à l'oiseau !

   

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

 

Burro flaco


 

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          L’annonce de Riqué  soulève  l’enthousiasme car avec le public de ce soir certains  préfèrent un jeu viril ... L’autre capitaine c’est Caballo,

 

  l’adjoint de Riqué en même temps que l’aîné des garçons Gallego. On l’appelle ainsi à cause de sa vélocité: Caballo veut dire cheval. Quelques semaines auparavant, avec le relais 4x80 mètres de son Collège, il avait établi le nouveau record cadet du Département...

 

- Tarambana!

          Riqué appelle en premier un équipier; il ne choisira pas ni le moins malin ni le plus faible bien entendu.

- Kader!

          C’est au tour de Caballo d’avoir appelé: il retient un chevrier berbère qui joue avec nous quand il ne garde pas ses bêtes. Avec sa famille il habite des grottes aménagées à la limite supérieure des cabanons, là où l’abrupt des calcaires prend son envol. Kader est souple comme une liane et d’une résistance inouïe; c’est notre meilleur éclaireur lorsqu’on doit affronter ceux de la Cueva l’Agua ou ceux de la Tejera.

- Besougo!

          C’est le fils Villanova dont le cabanon est juste en dessous du mien, de l’autre côté du sentier. Il a des végétations qu’on arrive pas à guérir et pour respirer il happe l’air un peu comme fait le besougue quand on vient de le pêcher. C’est le stratège par excellence.

- Tartare!

          Lui, il bégaie. En espagnol ça se dit tartajoso mais comme souvent nous on francise... A propos, je n’ai jamais appris l’espagnol autrement qu’en cueillant de-ci delà quelques bribes et je l’écris encore moins: qu’on ne me tienne pas rigueur des retranscriptions que j’utilise.

          Le Tartare c’est Hercule..., pour ne pas l’écarter de nos jeux qu’il fausserait par sa puissance, il n’a droit à se servir que d’un bras, le gauche... A Burro flaco il est un spectacle à lui tout seul.

 

          Voilà pour les principaux compétiteurs. Les plus petits, des garçons mais aussi quelques fillettes encore peu soucieuses de coquetterie, sont rapidement affectés:

- Toi!

- Toi!

- Toi!

- Momo...

          Maurice en dernier car le jeu ne veut surtout pas d’arbitre, la mauvaise foi va régner en maîtresse dans les moments qui vont suivre mais surtout, l’équipe qui a dans ses rangs cette boule à courtes pattes qu’est le fils Benguigui, est pratiquement assurée de perdre la partie.

          Cependant partenaires et adversaires conservent l’espoir de voir un jour Momo s’élever dans les airs et enfourcher le burro flaco.

          Tout est prêt pour que la partie commence.

 

          Disons tout d’abord que nous donnons le surnom burro flaco (âne maigre mais aussi imbécile heureux) à toutes les personnes étrangères au village ; je ne parle pas des parents et amis qui viennent passer quelques jours dans un cabanon... Non, je fais allusion à ces gens de passage qui arrivent pour vivre une journée sur nos rochers, pour se baigner, pour pêcher... Le soir ils repartent abandonnant bouteilles vides et papiers gras, rouges comme des tomates, déshydratés et affrontent le Camino ; je ne parle même pas du chemin de l’abrupt mais du sentier modéré que prennent nos vieux ou les adultes trop chargés... Quand on les croise, généralement à mi-chemin où s’élève le seul arbre du parcours, un figuier dégingandé, ils sont là affalés, impavides et haletants ce qui leur vaut leur surnom ...

 

          Comme d’habitude Riqué  a choisi d’être la Mère, il s’adosse au poteau électrique au milieu de la réplacette tout en se campant solidement des jambes. Vient ensuite José qui se place comme un rugbyman poussant à la mêlée,  la tête sous une aisselle de la Mère et les doigts agrippés à sa ceinture ; et surtout le dos plat.

 

          Vient ensuite Besougo qui s’installe de même par rapport à Tarambana puis suivent trois petits qui font pareil. De la voix et, autant qu’il le peut du geste, Riqué s’efforce de discipliner la chenille ainsi constituée, de la stabiliser, d’aplatir les dos...

          Cela ne suffit pas, Caballo s'insurge:

- C’est les montagnes russes que tu nous fais là !

          Comme si avec les grandes pattes et la vitesse qu’il a ça pouvait le gêner ! D’autant qu’avec une si petite chenille..., dire que des fois le bourro flaco peut être constitué de huit voire dix joueurs !

          Mais c’est de bonne guerre de contester d’ors et déjà.

          L’estimation de l’horizontalité du bourro flaco ne devant en aucun cas compromettre sa stabilité, il s’en faut encore de plusieurs minutes  de protestations des deux capitaines, qui interviennent autant des gestes que de la voix, pour que Caballo vienne prendre la position de départ à quelques mètres du dernier de la chenille... Il a bien manoeuvré avec ses chikayas, sous la fatigue naissante, la chenille adverse est parcourue de tremblements... A moins que ce soit là une tactique de Riqué...

          A côté de moi deux filles protestent :

- Hou Caballo...Hou !

          Au contraire Lucilla applaudit son frère, accompagnée par ses demoiselles d’honneur.

          J’en reste à mon comportement réservé.

 

          Deux enjambées et un envol !

          Caballo se retrouve sur le bourro flaco à embrasser le poteau électrique, c’est à peine s’il a pris appui sur l’arrière train du dernier de la chenille. Il domine la tête de Riqué trop occupé à rétablir l’assise de ses joueurs en dépit du paravent que constitue son adversaire.

          Vlan !

          Au coup de tête que José  lui enfonce dans l’estomac, Riqué comprend que Tartare vient de bondir à son tour sur le burro flaco ; probablement, vu ses larges fesses, entre la fin de José et les épaules de Besougo.

          Il prévient :

- Yacinthe !... (il s’agit du prénom de baptême de Tartare)...Cette fois tu te laisses pas pencher d’un côté sous prétexte de ton bras...Je surveille !

          En fait de surveillance, si lui et ses équipiers avaient pu voir le Tartare s’apprêter à bondir avec son bras droit dans le dos... De la peur ils se seraient tous égayés.

          Par chance ça a tenu mais malgré la robustesse de Tarambana et de son suivant, le pont de dos commence à plier.

- Dépêchez-vous, halète Besugo !

          Après Yacinthe, Kader semble un elfe mais avant que ne saute le premier des petits le burro flaco commence à tanguer puis irrésistiblement bascule sur son côté droit.

          Rageur, dressé sur ses pointes de pieds pour se faire mieux entendre, le petit qui devait sauter se lamente :

- C’est toujours la même chose, jamais nous on saute !

          Tout à leurs chikayas les grands l’ignorent :

- J’ai pas bou bou bou..., commence le Tartare mais comme il est ému personne n’attend qu’il termine.

          Le sourcilleux Besugo dans un langage à peine moins haché prétend :

- Kader a beaucoup trop attendu, c’est pas les règles...

- Tu crois que c’est facile de sauter après Yacinthe..., morts de rire qu’on était tous derrière.

- Bon, concède Caballo, comptons match nul... A nous !

          Il n’a guère de mérite à se montrer généreux, avec Yacinthe dans son burro flaco il y a peu de chances qu’il risque de s’écrouler. Seulement voila, étudiant la disposition choisie par Caballo, le stratège Besugo va répartir ses sauteurs de façon à ce que les plus légers aillent sur le Tartare et les plus lourds sur les petits de la queue... D’où affaissement de la chenille puis longue suite de contestations.

          Vous avez peut-être deviné que l’équipe gagnante est celle dont le burro flaco supporte sans faiblesse le poids adverse ou alors c’est match nul. Je n’ai jamais assisté à la victoire d’une équipe mais à de longues suites de contestations où la mauvaise foi des uns et des autres trouvait à se renouveler sans cesse. Si ces chikayas constituaient un indicible régal pour les joueurs, les spectateurs se lassaient assez vite et je ne tardais pas à rejoindre la table des Duchemin où trônait une colline de mantecaos.

 

          J’en étais à mon troisième gâteau quand Hélène me rappelle la partie de pêche prévue avec mon oncle à l’aube du lendemain.

 

 

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00


 

 

 

 

Estrimer n'est pas jouer

 

 

          La plupart des garçons, je parle de ceux de ma génération ou en approchant, sont là, au milieu de la réplacette, entourant le poteau électrique... Ils me font penser au radeau

de la Méduse

 

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dont nous avons la reproduction, dans un petit cadre au cabanon. La plupart des filles de même génération sont sagement installées sur les gradins ; il ne manque que Lucilla.

- Veux-tu aller retrouver les autres filles, demande aimablement Hélène, je viendrai te chercher pour le dessert...

- J’irai un peu plus tard.

          Il n’est pas question que j’arrive avant Lucilla ; pour une fois que je porte une robe..., et mignonne en plus !

          Je suis assez bien intégrée pour savoir que les garçons s’en fichent du regard des filles, surtout que là ils doivent décider du jeu de la soirée mais enfin... ! Hé bien, figurez-vous que quand la Lucilla elle s’est décidée à passer, pas un n’a levé la tête occupés qu’ils étaient par " l’estrime " mais l’instant d’après, quand moi j’ai gagné modestement les gradins... C’est bien simple, Striguilipi et un petit ont couru jusqu’à moi pour me regarder sous le nez puis ils ont hurlé : " Eh, les autres ! C’est Amélia ! "

          Et pour couronner le petit s’est exclamé :

- C’est une fille !

          Croyez-moi si vous voulez mais ce qui m’a fait le plus plaisir c’est qu’ils en soit à s’étonner que je sois une fille.

          José avec qui je suis venue n’a rien dit aux autres, ni bien entendu ne m’a pas complimentée quand nous descendions du cabanon et que sa mère me couvrait de remarques flatteuses... Cette attitude me semble témoigner de la désapprobation à mon égard, ou tout au moins à mon costume. Je décide  de la jouer modeste et file m’asseoir  à l’extrémité d’un gradin, au niveau de la première marche... Un coup d’oeil du côté de Lucilla et de son escadron de péronnelles me confirme que j’ai fait des envieuses; si leurs yeux pouvaient lancer des plombs, comme une passoire je serai!

 

          L’estrime, je vous ai déjà dit ce qu’il en était: savoir entre deux joueurs ou deux équipes celui ou celle qui commence la partie en premier

          Elle sert aussi à constituer les équipes.

          Les deux capitaines sont placés par l’arbitre à trois pas l’un de l’autre; à Navalville l’arbitre c’est toujours Momo et comme c’est une petite boule, les trois pas font à peine deux mètres. Au signal les capitaines vont commencer d’avancer en posant tour à tour leurs pieds sur une droite imaginaire qui les relie, la règle étant que le talon du pied qui avance vienne se coller à la pointe du pied précédent ; seulement il y a la tactique et l‘estimation que chaque joueur se fait du nombre de pieds le séparant de son adversaire. D’où des talons qui ne collent pas ou au contraire chevauchent le pied qui le précède... Malgré les protestations de l’arbitre les capitaines avancent inexorablement l’un vers l’autre jusqu’au moment où un dernier pied va venir, plus ou moins nettement coiffer celui de l’autre, décidant ainsi de la victoire.

          En fait, c’est là que commence la confrontation des arguments de Momo et de chacun des capitaines et l’estrime peut être remise en jeu. Il est des jours où la répétition des estrimes empêche finalement le déroulement de la partie, d’ailleurs les autres garçons finissent un à un par s’éloigner et sur la réplacette il ne reste plus que Maurice, les capitaines et le poteau électrique.

          Cette fois ça a bien marché du premier coup, pas la moindre contestation... Le gain de l’estrime permet d’abord de décider, parmi les nombreux jeux collectifs que nous avons et c’est au capitaine vainqueur de choisir. Il doit tenir compte d’un certain nombre de freins dont les plus évidents sont: le temps disponible, le nombre et l’âge des joueurs, la participation de filles.

L’attente devient insoutenable …

          «  Burro flaco  »

 

 

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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 18:00

 

 

un apéritif oranais

 

 

 

          En soirée le samedi les riverains installent des tables et des chaises en bordure de la réplacette pour eux et leur famille mais aussi pour les voisins et amis du reste du village. Ils vont se tenir là jusqu’à une heure avancée de la nuit à grignoter, à se désaltérer mais surtout à deviser agréablement. Parfois ils se taisent et contemplent la falaise qui les domine et, par delà, le ciel bleu sombre et ses constellations d’étoiles ; la mer, invisible, entretient un bruit de fond.

          Rapidement, les enfants rejoignent la place et organisent toutes sortes de jeux mais nous y reviendrons.

 

          Quand nous arrivons, les Duchemin finissent d’installer devant leur portillon des chaises et deux guéridons dont la ferraille a définitivement éliminé la peinture verte, à l’exclusion des pieds mieux protégés. Situé à égale distance de deux des poteaux électriques, l’emplacement, bien éclairé, me permet de détailler chacun de nos hôtes et leurs invités.

          Il y a d’abord M. et Mme Duchemin les amis d’Hélène. Elle, Paquita, c’est son amie d’enfance ; sa silhouette semble prendre le même chemin que prit jadis celle de Janette... Monsieur est roux des cheveux, des sourcils et de la barbe mal rasée, avec des yeux bleus ; il parle peu. Il y a aussi M. Duchemin père qui lui est tout blanc et n’arrête pas de tchatcher, sans doute la raison pour laquelle son fils parle peu. Je comprends vite que leurs deux enfants sont grands et préfèrent rester à la maison en ville le samedi. Il y a aussi une vieille qui semble accrochée à son ouvrage comme à une bouée de sauvetage et qui n’arrête pas d’approuver de sa tête le flot continu de paroles que lui déverse son voisin. C’est une tante de Paquita qui s’est occupée d’elle quand elle s’est retrouvée orpheline. S’y trouve aussi un couple de villageois, les Ortola, amis ayant leur cabanon à la sortie de Navalville, non loin des nôtres.

          A peine sommes nous assises que commence, par l’entremise de Paquita aidée par Hélène et par Huguette Ortola, une noria déversant sur les guéridons kémias et boissons. C’est une bonne franquette pour laquelle les seules assiettes sont les tranches découpées à la miche par M. Duchemin. Du sourcil retroussé et de la pointe de l’Opinel agitée dans votre direction mais toujours en silence, il interroge chacun à tour de rôle. Il suffit de hocher la tête et dans les dix secondes, une tranche de pain large comme deux mains, atterrit adroitement entre les vôtres.

          L’important ce sont les boissons et particulièrement l’anisette. Les deux marques locales ont chacune leurs partisans et il est devenu habituel,  dans les réunions festives, de présenter une bouteille de chaque, une de Gras et une de Liminiana. Seulement, comme souvent et bien que ces alcools soient bon marché, certains préfèrent fabriquer leur marque propre. C’est le cas du grand père Duchemin qui se procure l’extrait d’anis auprès d’un ouvrier de chez Gras et pour l’alcool à 90° n’hésite pas à écumer les pharmacies de la ville.

          Pour les dames, le vieux Duchemin, toujours lui, fabrique un vin d’orange dont il garde jalousement le secret. Il en emplit de grandes bouteilles vides d’eau Perrier dont la coloration donne à la boisson un aspect délectable... Je devais changer d’avis quand Hélène m’autorisa à tremper mes lèvres dans son verre et j’en voulus à l’alchimiste de nous agresser autant par ses alcools que par son verbiage... Parce que je ne vous ai pas dit le peu de succès que remportait l’anisette du Pépé !... C’est au point que sous prétexte d’aller saluer un ami à la buvette de Gallego, les hommes en profitaient pour y avaler une anisette normale, qu’elle soit de Liminiana ou de Gras.

 

          Les enfants heureusement n’ont que l’eau fabriquée par la falaise avec, si on le veut, une pointe d’un sirop de menthe dûment commercialisé... En fait l’essentiel du sirop de menthe sert aux hommes à couper l’abominable anisette et ils appellent le  glauque mélange obtenu : un perroquet ! 1-perroquet.jpgIl n’y a que le père Duchemin qui se satisfait de sa mixture sans coupage et Paquita ne manque pas de confier qu’à son avis c’était comme pour les petits oignons blancs dans l’alcool, ça conservait plus longtemps... L’image du vieillard enfourné et tassé dans un grand bocal vient ternir un instant le plaisir que j’ai à contempler les kémias sur les guéridons.

          Car parmi ces amuses gueules il se trouve un bocal de petits oignons blancs, d’où Paquita  a épuisé une platée à l’aide d’une curieuse cuillère de bois percée de trous. On a apporté aussi des olives qui débordent de deux grands bols, des petites noires


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dites crottes de bique et des vertes cassées, marinées au fenouil.


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Deux assiettes identiques contiennent, l’une des torraïcos

 

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qui sont des pois chiches torréfiés et salés et l’autre des tramousses,


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petits oreillers jaunes de la taille de l’ongle d’un pouce et qui sont les fruits du lupin conservés dans une saumure.

          Il y a encore, un saucisson à l’entame enlevée,


saucisson.jpg


reposant sur une planche avec un couteau pour se servir... Des tomates entières et une curieuse salière faite d’une ancienne boite de charbons pour le mal au ventre et dont on a perforé plusieurs fois le couvercle... 

 

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