La Moraille
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Ce matin là, par dessus tout, je tenais à éviter Tarambana ; d’ailleurs je l’apercevais au loin, du côté du Chameau avec son chapeau bizarre sur le crâne.
La fois où, entre lui et mon oncle pêchant la vidriade je m’escrimais, sans succès, à prendre un de ces petits traits noirs qui se précipitaient sur les boulettes de brometje, José avait proféré avec dédain :
- C’est que de la moraille...
Je connaissais bien le mot. Le soir sur la place Noiseux d’Eckmühl, quand nous les petits faisions trop de bruit, il arrivait qu’un vieux assis à prendre le frais devant sa porte, nous lance :
- Hé la moraille !... Vous allez la f... un peu qu’on s’entende !
L’attitude de Tarambana m'avait fait logiquement lui demander :
- C’est pas un poisson bon à manger ?
- La moraille c’est pas un seul poisson... C’est les tous petits de l’ensemble des autres poissons et il en faudrait trop pour faire un plat.. D’ailleurs c’est que des arêtes et ils ont une trop petite bouche pour qu’on puisse les prendre... Peut-être à la pasta !
Pépico m’avait montré comment utiliser cette esche en roulant, du pouce et de l’index, un morceau sur l’hameçon pour en faire un ballonnet, une sorte de petit ballon de rugby blanc mais ça ne marchait pas... Ou bien je laissais la moraille s’empiffrer et remontais l’hameçon nu, ou bien, quand j’apercevais l’essaim bien regroupé sur l’appât, que le bouchon faisait la danse de Saint Guy, je ferrais un grand coup !...Pour voir ensuite les morceaux de mon amorce éclatée descendre vers des bouches les attendant un peu plus bas.
Quant au ferrage, n’en parlons pas !
Pour n’éborgner Pépico ou José j’en étais réduite à ne ferrer que vers le haut et, avec mes petits bras et la lourde canne, ça manquait de spontanéité... Alors que mon oncle mais aussi Tarambana tenaient la leur en bout et d’une seule main, ferrant avec élégance et précision, tantôt vers la droite tantôt vers la gauche, suivant la direction que prenait le bouchon.
Je décidais d’arrêter de pêcher me promettant de m’entraîner plus tard mais afin de préparer l’avenir je proclamais à forte voix :
- Cette canne !... Elle est beaucoup trop lourde pour moi...
Aujourd’hui je l’ai ma canne légère et dans mon sarnatcho une ligne au tout petit hameçon avec aussi une boulette de bonne pasta piochée dans la réserve de Pépico et même un morceau de jute pour tenir mes futures prises à l’abri du soleil..., il ne me manque que le chapeau de paille sans la vue duquel Janette eut fait une crise d’apoplexie.
Voilà qui est fait !
Bien entendu je me rends sagement aux rochers bisons mais vers le plus grand et le plus éloigné, celui tournant sa face vers le large. Vers moi le dos musculeux rappelle étonnamment la bête avec une queue de varech trempant dans l’eau et l’arc de sa colonne qui m’offre un escalier commode. C’est incontestablement le chef du troupeau, il se nommera désormais le Roi Bison !
Arrivée au sommet de Roi Bison m’attend un siège, une protubérance issue de la roche et pouvant simuler la bosse graisseuse dont ces animaux sont dotés ; celle qu’il fallait viser pour toucher le coeur selon Buffalo Bill.
La ressemblance s’arrête là et je m’assois pour aussitôt, dans un petit creux d’eau à mes pieds, déposer un quignon de pain sec à ramollir ; je n’ai pas voulu me servir du brometje de Pépico... Puis j’entreprends de fixer ma ligne à la canne, ce qui ne fait aucune difficulté ; enfin je regarde devant moi l’eau bleue, ou plutôt les quelques mètres carrés d’eau uniformément bleue à cette heure, qui vont être le théâtre de mes combats.
L’impression de profondeur est trompeuse car sur ma droite, un haut fond accrocheur est à éviter. Pour l’instant pas la moindre moraille en vue mais j’ai d’abord à répéter mes mouvements de canne et mes ferrages que j’ai longuement travaillés la veille depuis la véranda... C’est parfait ! Le plus surprenant c’est que lorsque mes plomb et hameçon nu frappent l’eau et commencent à s’enfoncer, une escadrille de traits noirs surgit de la profondeur pour bientôt, déçue du manque d’aubaine, retourner à ses abysses...
Il est temps de passer aux choses sérieuses.
Pour commencer, de la main gauche je triture un morceau du pain mouillé et l’expédie à l’eau au pied de Roi Bison. C’est un succès immédiat, la moraille accourt de partout... Calmement, de ma main droite je roule une minuscule boulette de pasta que j’enfile sur la seule pointe de mon petit hameçon. Il ne reste plus, d’une souple impulsion de ma canne, qu’à envoyer la ligne à l’eau.
A peine la boulette blanche s’est-elle enfoncée que des escadrilles de moraille accourent, l’enferment et lorsque le bouchon trouve enfin son assise je peux constater qu’il ne reste rien à l’hameçon.
Qu’à cela ne tienne, je recommence...
Dès que je vois l’essaim de la moraille regroupé sur mon appât, je délivre un ferrage court et nerveux du bout de la canne... Et le miracle s’accomplit !...D’abord un éclair argent fait éclater l’essaim qui s’égaie ensuite en autant de scintillements. Puis c’est la sensation étrange communiquée par la canne dans la main, l’avant bras puis l’épaule de ce petit morceau de vie qui résiste farouchement... On aime ou pas mais dès qu’on est vacciné à ça, on reste pêcheur pour la vie.
Pour l’instant ce qui m’importe c’est d’avoir mon poisson. A peine extrait de l’eau il soubresaute doublement, la pointe de la canne se courbe et tressaute encore plus. Ma maîtrise du matériel est telle que la bête vient se loger naturellement dans ma main gauche mais à peine saisie elle m’expédie sur le chemisier une giclée verdâtre issue de son anus...
Qu’importe ! A l’avenir je m’efforcerai d’orienter différemment son abdomen...
Sans peine je décroche mon petit hameçon de la lèvre de ma capture et dépose cette dernière dans le sarnatcho. Elle s’agite encore mais je peux la détailler : son corps est allongé, fuselé et totalement argenté mais ce qui frappe ce sont deux immenses yeux ronds dont les dernières lueurs semblent chargées de reproche...
Une "bogue" me dira plus tard José.
Comme vous vous en doutez, je ne m’attarde pas dans ma contemplation. L’écran liquide va s’ouvrir régulièrement pour me livrer, d’autres bogues surtout mais aussi des poissons différents. J’en arrive à douter d’être éveillée tant les prises sont constantes et mon art sans défaut. Je ne vois que les quelques mètres d’eau à mes pieds alors que sur ma droite la barre sombre du cap Roux sert d’assise à la Montagne des Lions ; qu’à ma gauche, s’élevant au-dessus du port surplombe Santa Cruz !... Que Tarambana pêche à deux cents mètres de moi !
Et soudain il est là, tout proche sur le Roi Bison...
- C’est pas toi qu’à pêché tout ça ? dit-il d’une voix sceptique où perce un certain dépit.
- Qui veux-tu que ça soit d’autre ?
- Montre-moi comme tu fais....
Sous le coup de l’émotion ou plutôt de la peine que me cause le doute de José, je roule une trop grosse boulette de pasta et envoie la ligne sur la droite où le haut fond a vite fait d’accrocher. Je me désunis et tire à tous bras malgré les conseils de modération de mon voisin :
- Roca ! Roca !... Laisse aller, donne du mou...
Et moi comme une grande sotte je donne un grand coup et casse. Il est bon de noter qu'involontairement j’avais tu mes secrets de pêche ce qui me vaudra la notoriété durable de " la Champion de la Moraille " ; vous remarquerez le masculin.
Tarambana qui a saisi la ligne regarde l’endroit de la cassure :
- C’est pas un noeud comme y faut que t’avais fait !
- Tu m’apprendras, dis ?... Et puis tu me diras le nom des poissons que j’ai pris ?
- Descendons, en bas on sera mieux.
Sur la table d’un rocher plat il renverse mon sarnatcho ; quelques poissons sautent encore. José les regroupe rapidement puis :
- Celle-la s’appelle une bogue, elle traîne un peu partout et mange tout ce qu’elle trouve...Y en a des tapées près des égouts mais bien nettoyée et frite à roussir, moi j’adore..., je ne jette que la tête.
Il poursuit :
- Là, tu reconnais de petites vidriades... Les jaunes dodues c’est des salpas, ce sont les plus dures à prendre... Tiens, celle-là, on dirait une bogue mais si tu regardes la bouche...
Effectivement le poisson est particulièrement lippu et a de petits yeux :
- On l’appelle ou bien lissa ou bien mulet, il est meilleur que la bogue mais a tendance aussi à aller traîner partout...
- Et l’autre là, on dirait une vidriade ?
Je désigne un poisson argenté, à la queue largement barrée de noir mais aux reflets bleutés avec un corps plus allongé.
- C’est un oblade ou doblade... Quand elles sont très grosses, d’une livre et plus, on les appelle des spargateras !
- Des espadrilles ?
- Ouais !... Tu vois là-bas ce grand rocher qui fait la séparation entre nous et la Tejera ?... On l’appelle la pointe aux oblades, on y prend les grosses quand la mer est forte.
- T’yas déjà été ?
- Ouais !... Pas facile pour arriver jusque là... Mais c’est pas tout ça, faut nettoyer le poisson ; tiens regarde !
Les deux pieds dans une flaque et se servant du rocher plat comme étal, il entreprend de racler les écailles d’une bogue à l’aide de son petit canif.
Il rince le poisson.
Le saisissant alors de la main gauche, avec le pouce et l’index droits qu’il glisse sous les opercules, d’une traction brusque il détache toutes les entrailles de la bête.
Il rince.
Il dépose ensuite la bogue dans le sarnatcho non sans avoir, préalablement, étendu une litière d’algues au fond du panier.
Puis il me tend le couteau :
- A toi !...
Cette fois je ne me défile pas et m’applique si bien que Tarambana ne trouve rien à dire sinon :
- Tu es un sacré casuelo (champion) à la pêche... Je te fais cadeau de mon canif, j’en ai un autre... Maintenant je vais prévenir ta tante que tu amènes le repas...
Et il part me laissant avec ma montagne de petits poissons à nettoyer. Je suis si fière et si heureuse que la tâche, malgré les piqûres, ne me rebute pas. Je ne me lasse pas de contempler chacun des poissons avant de le déposer sur le lit de varech... J’imagine l’émerveillement et les exclamations de joie de Janette qui doit m’attendre impatiemment au cabanon...
Effectivement ma tante m’attend, un certain sourire flottant sur son doux visage. C’est à peine si elle jette un coup d’oeil au sarnatcho que je lui présente...
- Il est bien tard, Amélia, il faut vite que tu fasses frire tes poissons !
- Mais... Mais je suis fatiguée moi !... Et puis je sais pas faire !
- Je vais te montrer : sur la table se trouve l’assiette avec la farine, tu m’as déjà vu faire..., sur le canoun la grande poêle a son huile toute chaude ..., il ne te reste plus qu’à essorer les poissons avec ce torchon...
Sans grand espoir, je tente un combat d’arrière garde car j’ai le sentiment d’une profonde injustice :
- Pépico, jamais il fait cuire sa pêche !
- D’abord Tonton c’est un homme et il a travaillé dur toute la semaine... La règle c’est que chaque fois que tu amèneras du poisson à la maison, il sera nettoyé et tu devras le faire frire... A toi de t’arranger.