Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 10:30

 

 

 

 

La polka des gabots


 

          Comme pour la plupart des débutants, mon initiation se fait avec  un gabot ; un gobie suivant le côté de la Méditerranée sur lequel on se place.

          D’un morceau de liège taillé en dévidoir et qu’on appelle aparejo,
 
qu’il tire de son bidon, Tarambana dénoue moins d’un mètre de nylon, déjà lesté d’une lamelle de plomb, armé en tête d’un petit hameçon... Si je ne craignais pas d’attiédir l’intérêt du lecteur, je décrirais la façon dont mon maître obtient ces lamelles en partant d’un morceau de tuyau de plomb !... Mais le spectacle qui suit mérite toute notre attention.

          Déposant précautionneusement la ligne sur le rocher, à proximité du petit sac à crevettes, José en extrait une qu’il avale aussitôt !... Ou plutôt qu’il met en bouche puis commence une longue trituration accompagnée de grimaces et ponctuée de crachats de carapace..., à l’issue de laquelle le visage de mon ami se détend et sa bouche s’ouvre pour me présenter, sur le bout de la langue et totalement dénudée, le corps pâle de la petite crevette...

          Presque aussitôt se referment les lèvres, recommence le cisaillement des mâchoires et réapparaît la crevette en deux appâts. Tarambana en conserve un en bouche et arme de l’autre l’hameçon de la ligne puis, tenant le dévidoir en main gauche et le bas de ligne dans la droite, il s’approche doucement d’un bord de la flaque..., à l’aplomb d’une mini plateforme ennoyée à la base d’un rocher, il commence de laisser s’enfoncer la ligne, morceau de crevette en tête.

          C’est alors qu’une petite chose sinueuse rampe gauchement sur le fond puis, d’un bond de dix centimètres va engloutir le morceau de crevette. C’est à peine si Tarambana ferre de l’avant bras tant le gabot gigotant est bien décidé à ne pas lâcher sa proie. Je tente de le saisir mais le rejette aussitôt car son contact est visqueux et sa tête monstrueuse quand on la voit de près.

- Si on ne fait pas attention, il te mord, dit mon ami.

          C’est vrai que j’ai aperçu des dents impressionnantes pour un si petit animal... Elles m’ont rappelé le dentier de grand mère Angustia...

          Je ne détourne pas le regard quand le pêcheur se livre à une abominable chirurgie afin de récupérer son hameçon, j’apprécierai suffisamment tôt d’en connaître le savoir-faire.

- Il a avalé l’hameçon jusqu’au trou de balle, maugrée le tortionnaire.

          L’opération semble avoir calmé le petit gabot qui part réfléchir au fond du catcharo et déjà, après avoir réamorcé avec le second bout de crevette, José me tend la ligne.

          J’apprends vite à repérer les gabots, plus batraciens que poissons, minuscules sirènes vautrées sur la roche herbue qui au moindre danger rejoignent leur élément d’un bond furtif... Mais telle est leur voracité qu’ils reviennent malgré tout vers le moindre appât coulant vers eux, au premier qui l’engame.

          Les plus gros sont toujours les premiers à venir se faire prendre puis arrivent les moyens et pour finir, les petits ne sont pas moins avides de mon hameçon. Quand j’ai épuisé le cheptel d’une flaque il me suffit de passer à la suivante pour renouveler des prises... L’étonnant c’est qu’en revenant le lendemain, la première flaque livrera autant de gros, moyens et petits gabots que la veille !

          Tarambana qui jusque là s’est tenu silencieux, perché sur un rocher bison, intervient soudain :

- C’est pas tout de les prendre... Faut savoir si on les rejette ou si tu les manges...

- C’est bon à manger ?

- Roulés dans la farine et bien frits à la poêle c’est, dirait ma mère : dé-li-cat ! Mais si on les remet à l’eau, presque tous se réanimeront.

- Toi tu préfères quoi ?

- On a beaucoup de poisson d’avance chez nous...

- Si je gardais quelques uns, les plus gros..., tu crois que ça ferait plaisir à Janette ?

- A condition de les lui amener tout nettoyé...Je vais te montrer comme on fait.

          Après avoir mis de côté les plus gros gabots, José me donne à renvoyer les autres dans leur élément, ce que je fais en déversant le catcharo au-dessus d’une flaque. Aussitôt la plupart des poissons s’égaient mais les autres ne tardent guère à les rejoindre.

- Tu prends le gabot dans la main gauche, le dos contre ta paume...

          J’ai dit combien le poisson était visqueux... S’il a le dos svelte, l ‘abdomen est rebondi de la façon la plus disproportionnée et la plus répugnante... Aïe ! Tandis que je regarde attentivement Tarambana qui, à l’aide d’un petit canif rouillé entreprend de percer le ventre de son poisson, le mien m’a mordu douloureusement et il me faut secouer plusieurs fois la main pour qu’il lâche et retrouve son élément à sa plus grande satisfaction. Puis je me concentre sur l’activité de José qui semble éprouver de la difficulté à percer la peau de sa bestiole.

          Ce n’est qu’en voyant tout ce qui sort de la panse du gabot que je me souviens que nous aussi, au cabanon, nous avions beaucoup de poisson d’avance.

 

          Je ne goûterai jamais aux " délicats" gabots mais ne me priverai pas par la suite de l’amusement de les pêcher pour ensuite les remettre à l’eau.


Par José - Publié dans : Les Arpionégros
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