Vendredi 17 février 2012 5 17 /02 /Fév /2012 10:44

 

 

 

 

 

...une Safety Matches !


   

- D’à vingt !

          La transaction s’engagea. C’était pour la forme car j’étais bien décidé à accepter n’importe quel montant. A ma surprise il se contente de ma seconde proposition : " d’à douze ". La façon d’agir du garçon, cette absence de respect des rites, du cérémonial... Il finira par me déstabiliser !

- Cara !

- Crouss !

          Afin de savoir qui frappera en premier, il faut "estrimer " c’est-à-dire, après avoir maintenu la cart’lette par les tranches entre le pouce et le majeur, de la projeter en l’air en la faisant virevolter. Si elle tombe image contre terre, c’est Crouss... Sinon c’est Cara et l’on a gagné l’entame.

- Cara !

- Crouss !

          C’était à lui de débuter.

          Je pris soin de disposer les treize vignettes suivant une technique en étoile qui m’avait toujours réussi ; la précieuse étant bien entendu enterrée sous les jockeys.

          Nous commençâmes à jouer.

          Peu m’importaient les jockeys que le grand battoir de l’autre faisait voler. Très vite, sous les coups, le verso de l’objet de ma convoitise apparut. Prenant soin de frapper mollement pour ne pas compromettre l’agencement des cart’lettes, j’attendis l’erreur.

          Elle ne tarda pas.

          Grisé sans doute par la facilité avec laquelle il accumulait les jockeys, mon adversaire tenta  le grand coup. Il cracha dans sa main pour en humecter soigneusement la paume, creusa un peu la main de façon à faire ventouse et frappa très fort.

          Comme je le prévoyais il ne réussit qu’à dégager la Safety Matches.

          L’occasion délicieusement et douloureusement attendue était arrivée. La cartica isolée offrait un coup aisé mais je ne me sentais pas le droit de la gagner facilement. Je décidais de tenter une frappe toute en douceur et en appel d’air qui avait pour effet de soulever lentement la carte, de la faire hésiter une merveilleuse éternité sur la tranche puis de la faire basculer moelleusement sur l’autre face.

          J’étais heureuse, sûre de moi et, en effet, je réussis ma frappe.

          L’esprit vide, ne sentant plus ma main meurtrie, je n’osais toucher   " la belle " ; l’autre me ramena durement à la réalité :

- Je te la rejoue d’à huit.

          C’était impératif, indiscutable.

- Cara !

- Crouss !

          Quatre fois je regagnais la Safety Matches acceptant les offres de plus en plus dérisoires de mon adversaire. Puis par trois fois je fis " la mise ", geste généreux qui consiste à remettre en jeu gratuitement quelques cart’lettes afin de donner une dernière chance au perdant.

          Par la seule volonté de son regard, sans élever la voix, l’autre me contraignait à rejouer mes gains. L’heure passait, j’étais en retard, je frappais comme dans un rêve mais ma main trop habile ne me permettait pas de perdre...

          C’est alors que me vint l’illumination. Je regardais longuement l’autre dans les yeux puis lui dit doucement :

- Mon oncle c’est Pépico Safra... Le Bombardier de la Calère !

          Ensuite, me détendant comme un ressort trop fortement et trop longtemps bandé, je m’enfuis laissant l’inquiétant gamin stupéfait.

          Pour l’heure c’est moi qui reste plantée au pied des gradins à regarder les garçons tout à leur jeu ou ne voulant pas me voir... Ce serait une erreur de les interpeller en pleine réplacette, ils pourraient m’envoyer paître devant tout le monde, Lucilla en premier... Par delà les joueurs mon regard remonte la falaise : d’abord la pente douce des glaises puis le rouge, l’ocre et le jaune des calcaires abrupts avec tout en haut, cette bordure indistincte qu’anime parfois quelques têtes prudentes et minuscules scrutant le vide.

          A ce moment c’est une énorme tête qui pénètre la bordure, celle du soleil couchant ! Je m’élance, harponnant le capasso au passage et parviens au cabanon dans les temps !... Ou presque... Plus qu’essoufflée...

          Pépico se tient dans sa chaise longue, à demi somnolent ... Un repos mérité après une dure journée de labeur... Heureusement demain c’est Samedi et il termine à midi... Le gros homme bedonnant, j’ai peine à l’imaginer en Tarzan frappant victorieusement des deux mains.

- Tu vas prendre froid à transpirer comme ça, me dit-il gentiment, prends donc une serviette pour t’essuyer.

          Chez nous on ne craint jamais la fatigue pour les gens mais essentiellement les courants d’air... Je lâche le panier et me précipite, poings en avant, vers la massive épaule nue de mon oncle que je martèle en hurlant :

- Ce n’est pas des guilis guilis que je vais te faire... Je vais te cogner !

          Pépico s’esclaffe aussitôt :

- Je vois que tu as rencontré Gallardo !...

          Puis soudain plus sérieux :

- Il paraît que tu as pris des tas de gabots aujourd’hui ?

- Oh oui !... Ce que je me suis bien amusée... On doit y retourner demain ou après demain.

- Ah bon ! Je comptais te proposer de venir dimanche matin avec moi...

Ce sera pour plus tard...

- Non, non...Non ! Emmène-moi, j’ai la semaine pour aller aux gabots.

          Comme s’il réfléchissait profondément son visage se fronce puis enfin s’adoucît dans un demi sourire :

- D’accord ! D’un autre côté c’est mieux ainsi car José avait prévu de venir avec moi.

 

          Toute une journée et deux nuits à attendre...

 

 

 

Par José - Publié dans : Les Arpionégros
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