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La partie de cartlettes
Assis sur le rebord d’une des marches en face de Riqué, José jouait à la Tchappa ou comme on dit encore aux Cart’lettes.
Riqué est plus petit que son vis à vis alors qu’il a au moins trois ans de plus que lui. De là à le traiter de nain comme le font méchamment ceux de la Cueva l’Agua ou encore ceux de la Tejera, c’est très exagéré. S’il a une particularité bien visible, c’est d’être blond, le seul blond de Navalville et certainement de toute la falaise. Une autre particularité, moins visible c’est qu’il est bon... Et sage !... Au point que, sans que cela ait fait l’objet d’une concertation, les garçons le considèrent comme leur chef... Et moi aussi !
Moi si peu sage...
A quelques semaines de là, dans mon quartier du centre de la grande ville, je jouais à la Tchappa au bord des trottoirs... A ma connaissance la seule fille à oser faire cela !
Je n’avais pas alors ma culotte bouffante pour préserver mes dessous des salissures du macadam ou des oeillades de mes adversaires.
Et c’est dans ces conditions qu’un jour...
- Cara !
- Cara !
Tout m’inquiétait dans cet adversaire, du visage impassible à l’attitude comme détachée du jeu. Cela ne signifiait pas la certitude de sa supériorité mais plutôt l’assurance du loup qui accepte de jouer avec l’agneau.
- Crouss !
- Crouss !
C’était la première fois que nous nous affrontions, sur le trottoir de la rue de la Bastille encore jonchés des épluchures laissées le matin par les maraîchers.
- Crouss !
- Cara !
Au lieu de fréquenter l’école Jules Renard comme les garçons du quartier, j’allais à Jeanne d’Arc tout à côté.
- D’à deux ou d’à trois ?
- D’à trois.
Sa réputation de "dur" ne me fut connue que bien des années plus tard. Malgré son aspect malingre, il possédait une force étonnante et, aîné d’une lignée de puncheurs, lui ou l’un de ses frères représentera la France au Jeux Olympiques.
Pour l’heure, gamin encore plus maigre que moi, il ne prenait même pas la peine de disposer astucieusement les cart’lettes, appelées aussi carticas, sur le bord du trottoir... Les cart’lettes ? ... Des enveloppes de boîtes d’allumettes dont on n’utilisait que la face portant l’image.
Je pris soin de frapper latéralement pour souffler le plus d’air possible sous le tas mal disposé. Trois carticas se retournèrent, une autre tomba dans le caniveau.
Le jeu consiste, pour les adversaires assis face à face sur la bordure du trottoir, en frappant à tour de rôle du plat de la main, à faire se retourner les cart’lettes disposées images contre terre. Toute image retournée est acquise, la cartica qui tombe dans le caniveau est "barakette" et se rejoue.
En trois coups j’avais tout raflé.
Imperturbable, l’autre tira, d’un vieux portefeuille qu’il mit ostensiblement beaucoup de temps à ouvrir, une merveilleuse vignette rouge et or.
Depuis quelque temps je savais qu’il en existait, apportées de très loin par ces soldats qu’on voyait encore peu et dont les sombres navires encombraient la rade. Jusqu’alors nous n’utilisions que les " Jockeys ", images uniques de nos boîtes d’allumettes... Parfois apparaissaient et toujours dans des mains malhabiles, quelques raretés comme les " Casques d’Or " et nous n’hésitions pas à proposer jusqu’à dix Jockeys pour les jouer...
En voyant la merveille qu’il me présenta négligemment, une " Safety Matches " qui n’avait visiblement jamais servie, je me sentis brusquement angoissée :
Allait-il vraiment accepter de la mettre en jeu ? J’étais sûre de la gagner tellement il jouait mal. Je fis un gros effort pour prendre un ton indifférent :
- Je te la joue d’à dix...