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Tarambana
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Le Sussex
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L’après midi même de la capture de la grosse vidriade, à peine réveillé de sa sieste, Pépico me demande de le rejoindre dans la véranda.
Là, il tient verticalement entre ses gros doigts le frêle fût d’une canne d’à peine deux fois ma hauteur :
- C’est pour toi lâche-t-il sobrement.
Dès cet instant je sens que cette cagna et moi allions faire de grandes choses...
- Et ça aussi.
Un adorable petit sarnatcho avec, déjà dedans, un aparejo portant sa ligne complète...
Janette arrivée sur ces entrefaites ne peut s’empêcher d’intervenir :
- C’est pas pour qu’elle aille toute seule, hein ?
- Juste là en bas ... D’ici tu la vois à tous moments... J’ai pu mesurer combien Amélia était attentive et précautionneuse...
- Comme tu veux mais moi je ne vivrais pas...
Elle devait très bien se faire à mes parties de pêche qu’elle pouvait épier de son perchoir alors que j’aurais très bien pu vouloir rejoindre les autres gamins dans des cache-caches au milieu des lentisques et des roseaux sauvages.
Afin de clore la contestation mon oncle se détourne vers son grand tiroir aux trésors déjà posé sur la table. Il me tend un vieil étui d’aspirine en aluminium :
- Là dedans je t’ai mis des hameçons avec du talc et des plaquettes de plomb... Tu auras soin de t’installer bien à plat quand tu voudras prendre un hameçon...
- C’est des petits les hameçons ?... Tu m’apprends à les attacher ?
Avec une réactivité étonnante chez un si gros et si vieil homme, Pépico saisit une fourchette, le tablier de cuisine de Janette et s’assoit à la grande table :
- Regarde moi tout faire une fois et ensuite on reprendra lentement.
Animées comme des marionnettes par les grosses paluches du Bombardier de la Calère, la fourchette et la bride du tablier se livrent à un duel sans merci qui se termine à l’avantage de la bride, en torons réguliers étranglant la queue de la fourchette. La magie de l’instant est gâchée par ma tante :
- Vous n’avez pas mieux que mon tablier ? ...Tenez !
Elle nous tend une pelote de grosse ficelle somme toute plus commode.
- Tonton je crois que j’ai pigé... Laisse-moi faire.
Il me faut trois tentatives pour étrangler solidement la queue de la fourchette mais quand j’en viens aux hameçons, au plus petit des hameçons avec le lien ténu d’un nylon arachnéen et que je parviens à réussir ma ligature..., mon oncle est depuis longtemps parti pour sa pêche de l’après midi.
J’ai ma petite idée en recherchant un montage aussi fin et je m’empresse de le rabouter sur la ligne de mon aparejo ; seulement le noeud que j’utilise n’a rien de réglementaire et j’en subirais les conséquences en son temps.
Je prends conscience qu’à travers mes évocations ma tante apparaît souvent ridicule ou tout au moins gnognotte... C’est vrai que ma " mutation de sexe " est déjà bien avancée et que dans un univers machiste comme le nôtre un tel comportement n’a rien d’inhabituel.
Au vrai j’ai toujours eu un grand besoin de Janette sans laquelle mes premières années auraient été bien sombres. Elle est la Bonté même et j’ai mis une majuscule au mot pour bien dire que c’est une bonté de la qualité n°1 !
Cependant, avant de quitter ce chapitre, laissez-moi encore la charrier gentiment.
Sur le côté du cabanon servant de frontière avec celui des Ascencio un étroit passage conduisait à la source que nous partagions avec les voisins. Celui qui voulait l’eau tirait le bout de tuyau de son côté, puis le remettait dans la rigole évacuant le courant vers les cabanons du bas. Dans ce boyau toujours frais, un parterre de fleurs délicates se reproduisaient naturellement : gueules de loup, soucis, cosmos, pavots, glaïeuls... C’est là que nous entreposions la nourriture fragile dans le garde-manger à mailles fines ou bien encore les matériels en retour de pêche : cannes, sarnatchos... Pépico y entreposait, bien bouché, son fameux bidon à fromage pourri ainsi que la pasta qui se conservait la semaine malgré les nombreux prélèvements que j’y faisais...
L’autre passage, symétrique, était le domaine de Janette et de son poulailler.
Ce boyau au sol méticuleusement damé par les volailles était rigoureusement clos par du grillage à l’arrière et devant sur la véranda. Dans le fond quelques caisses superposées, aménagées en couvoir, permettaient la récolte régulière des oeufs mais surtout d’assurer une ou deux couvées renouvelant le cheptel de l’année écoulée.
C’est ainsi qu’en début de séjour au cabanon, un soir en rentrant de la ville, Pépico ramenait dans deux capassos pas moins de sept à huit poules et un coq. Les bestioles retrouvaient comme si de rien n’était les lieux de leur naissance et le cycle pouvait recommencer ; sauf que cette année le coq était un étranger, d’un inhabituel blanc immaculé...
Après d’obscures tractations ma tante l’avait obtenu d’un volailler avec la garantie qu’il était Sussex de pure lignée :
- Le Sussex je sais pas où c’est, expliqua Janette mais ce coq là il te fait des poules qui pondent un oeuf tous les jours et des poulets que tu mâches avec la langue.
Sauf que ce coq, qui ne se sentait pas chez lui, alors qu’aucune autre volaille ne l’avait fait jusque là, s’évadait par le haut non grillagé du poulailler. Oh, il ne s’éloignait guère de son harem, on le retrouvait dans la véranda, s’abreuvant à la source, quémandant dans la cuisine... Janette lui passait tout, y compris de déposer sur les sièges des " souvenirs " que ma barboteuse avait le chic pour venir essuyer :
- Il est tout jeune, plaidait ma tante pour l’excuser.
C’est vrai qu’il était jeune et on pouvait raisonnablement penser qu’il aurait du mal à tenir son rôle dans les délais habituels :
- Pas une fois je l’ai vu sauter sur une poule, s’inquiétait Pépico.
- D’abord tu parles pas comme ça devant la petite et puis, as-tu entendu comme il chante ?
- Ce serait le matin comme les autres, ce serait pas plus mal... Mais jour et nuit sans arrêts... un jour les voisins vont venir se plaindre ou alors l’attraper et lui tordre le cou...
- Ne dis pas ça de mon pauvre Sussex gémit Janette en s’en allant vérifier si son volatile favori est toujours vivant.
Ce dimanche matin là, avec mon oncle nous avions taquiné la vidriade sans grand succès, malgré les beaux vers que nous avions. Au cours du repas nous étions plutôt moroses :
- Les eaux étaient beaucoup trop claires dis-je à Janette pour nous excuser.
- Par vent d’Est, compléta son mari, on ne prend jamais grand chose...
A ce moment nous parviennent, depuis la source, des sons inarticulés mais de grande détresse... Malgré sa corpulence ma tante s’extraie d’un bond de son banc en hurlant :
- Mon Sussex !... C’est mon Sussex !
Nous nous élançons à sa suite pour découvrir le Sussex plaqué au sol , ailes à angles droits, cou tendu en direction de mon bas de ligne dont cet idiot a avalé l’hameçon ; sans doute encore porteur d’un morceau de ver... Il se laisse saisir sans difficulté par Pépico qui décroche l’hameçon... Sans doute un peu trop brutalement au goût de Janette qui s’empare de la bestiole et s’enfuit dans la véranda où nous la retrouvons faisant ingurgiter au coq de la mie de pain trempée dans du vin.
Sincèrement interloqué mon oncle interroge :
- Tu fais quoi là ?
- Je désinfecte bien sûr... Essaie de lui faire avaler du vin autrement ; c’est comme ça que faisait ma mère quand ses poules avaient la pépie...
L’incident eu deux conséquences : une bonne et une mauvaise.
Je commence par la bonne. De ce jour le Sussex ne s’évada plus du poulailler et ne poussa plus son chant la nuit ; ni d’ailleurs à aucun autre moment de la journée ; Janette avait beau le stimuler en émettant des sons de gorge incitatifs, ça n’avait pour effet que de le faire encore plus se prostrer dans un coin du poulailler. Est-ce la cause de cet effet, il se mit à dévorer et prit un aspect rebondi des plus appétissants, mais de cela, seuls le Bombardier et moi nous réjouissions.
La mauvaise nouvelle c’est que le poulailler ne connut pas en cette fin de séjour l’animation d’une volée piaillante de poussins annonciatrice de la basse-cour de l’année suivante. Le plus triste c’est qu’en fin de séjour, alors que nous avions dévoré toutes les autres volailles et nous apprêtions à clore les vacances en dégustant le magnifique chapon qu’était devenu le Sussex, un matin on le retrouva mort ; dans doute d’indigestion...