Samedi 7 février 2009




 

La Vidriade

 

°°°

            C’est une lourde main qui me tire de la couverture et de la chaise longue dans lesquelles, frissonnante, j’ai fini la nuit. Le soleil est déjà haut et Pépico, car c’est de lui qu’est la main, a sans doute retardé son départ... Je veux exprimer ma confusion mais le pêcheur s’ébranle, bientôt suivi par Tarambana surgi comme par magie d’une touffe de roseaux sauvages.

            Durant les quelques centaines de mètres menant à l’endroit qu’il a choisi, mon oncle ne se détourne pas une seule fois pour m’adresser la parole même quand, dérapant sur une barre de glaise suintante coupant le sentier, j’atterris dans ses jambes.

            Dans les éboulis de rochers qui séparent le sentier du bord de l’eau, José se livre à l’un de ses jeux favoris, une course en zigzags qui le fait progresser d’un bloc à l’autre à une allure qui le fait traiter de chèvre. Rares sont les points d’appui qui peuvent tromper son instinct et lui valoir, sinon la chute du moins une meurtrissure des orteils. En une infime fraction de temps, son cerveau enregistre les moindres défauts des roches – rugosité, assise, couverture végétale- et décide, parfois en plein envol, du point d’appui suivant. Comme la chevrette fofolle il coupe sa course de brusques arrêts pour vérifier la direction prise par Pépico, puis il repart pour une vingtaine de mètres.

            Mon oncle oblique enfin vers l’eau en direction d’un gros rocher rond, petit îlot à quelques pas du rivage. La progression plus accidentée impose à l’homme encombré par son matériel une avance difficile ; Tarambana se précipite pour le soulager du pot à brometje et du sarnatcho mais l’autre refuse brutalement :

- Fais donc plutôt attention où tu mets les pieds !

            D’ailleurs, avant même de traverser les quelques centimètres d’eau qui isolent le rocher rond, il dépose son attirail. De la musette il retire une bouteille vide et une pochette de tissu munie d’un lacet. De cette dernière il fait couler des gemmes turquoise qu’il introduit une à une dans la bouteille ; pour la première fois je vois la mystérieuse " pierre bleue ", l’arme secrète de mon oncle et de quelques autres pêcheurs.

            Inconscient du plaisir qu’il distille à jouer les mentors, Pépico extrait ensuite un vieux chapeau de feutre, sali et déformé en sac qu’il humidifie longuement et, insouciant de ses espadrilles et de ses bas de pantalon, il traverse le gué menant au rocher rond.

            Par la suite j’apprendrai les noms donnés aux postes de pêche les plus réputés : la piedra l’Anchova, le Bacalao... Le rocher rond c’est le Chameau ; sans doute à cause du replat à peine recouvert d’eau qui le prolonge jusqu’à un modeste caillou laissant imaginer la tête immergée du ruminant dont le rocher eut été le dos.

            C’est sur ce replat moussu que mon oncle m’invite à le rejoindre.

- Tu maintiendras le chapeau ouvert, me recommande-t-il.

 

            Une ceinture de courtes algues brunes et de concrétions roses, plus ou moins régulièrement ennoyée par la vague, tapisse le bas du rocher rond. Le pêcheur emplit la bouteille d’eau de mer et la secoue énergiquement. L’eau pend une couleur laiteuse différente de celle des cristaux dont elle provient.

            Ce matin, la mer particulièrement calme n’ennoie pas la base du Chameau. Dès la première goulée de liquide bleu dont Pépico abreuve une portion d’algues, une agitation extraordinaire anime la place : des dizaines de puces de mer jaillissent de la roche, bottent à deux ou trois reprise avant de s’engloutir.

            Tandis qu’éberluée j’admire le spectacle, indifférent et courbé mon oncle scrute l’herbe :

- Ouvre donc le chapeau, rugit-il soudain !

            D’un geste il a pincé une touffette puis ses doigts ramènent un ver convulsionné, sorte de mille-pattes, dont l’abri profond de la roche réserve la moisson aux seuls initiés de la pierre bleue ; c’est de loin l’appât préféré des poissons.

            D’autres vers s’extirpent de tous côtés pour échapper à la mort bleue. Certains, libérés de la roche grâce à de vives contorsions, réussissent à rejoindre l’eau avant d’être saisis ; quelques uns évitent la capture avec la complicité d’une vaguelette qui les emporte dans son reflux vers les profondeurs où d’autres dangers les attendent.

            Bien vite Tarambana et moi ajoutons notre dextérité à celle de Pépico.

 

            Lorsque la pelote grouillante qui anime le fond du chapeau lui paraît suffisante, l’ancien boxeur la rince soigneusement puis la recouvre d’une poignée d’algues vertes et frisottantes. J’aurais volontiers poursuivi l’amusante cueillette mais les autres transportent le matériel sur le Chameau et s’y installent.

            Sans doute en raison de la dissolution du calcaire, la surface du rocher se présente comme un enchevêtrement de trous de taille variée, séparés par de minces et coupantes crêtes. Une précédente mer forte a transformé ces trous en vasques, emplies d’une eau si claire que pour la voir il faut du doigt en briser la surface ; d’autres trous, échancrés jusqu’en bordure du Chameau, sont asséchés et présentent un fond scintillant et poli par le sel. Seuls ces derniers permettent de se tenir sur le rocher, les aspérités des crêtes venant rapidement à bout des fesses et des cuisses les mieux protégées, ce qui n’est pas le cas des miennes.

            Dans l’air encore frais de ce matin, qui véhicule, avec les derniers soupirs de la brise de terre des effluves aux senteurs de maquis, insidieusement s’insinue soudain la puanteur imparable du brometje, une fois le couvercle de son bidon ôté. Pourtant mon oncle n’hésite pas à façonner mains nues des boulettes de mixture qu’il expédie avec précision alentours le Chameau.

            Après avoir brometjé, il étudie la hauteur du bouchon sur la ligne, que bientôt la canne expédie à l’eau dotée d’un ver gesticulant. Il a lancé loin grâce à quelques brassées de fil tirées de la carrutcha (bobine de bois axée sur la canne et servant de réserve pour la ligne qui coulisse à l’intérieur du roseau, en quelque sorte l’ancêtre du moulinet).

 

 

            Sur le côté du rocher la profondeur est immédiate et l’eau a une teinte foncée qui dissimule rapidement l’enfoncement du ver et des plombs ; presque en surface, un essaim de petits poissons, traits noirs sans cesse agités, attend la prochaine distribution de brometje.

            Le bouchon amorce une première et lente plongée sans que mon oncle intervienne... Une seconde plus nerveuse lui succède puis, à peine le liège a-t-il refait surface qu’il s’engloutit profondément.

            Cette fois Pépico ferre et malgré l’opacité de l’eau son geste fait naître une lueur argentée. Lentement la pointe courbée et tressautante de la canne se redresse, récupérant le fil ; sous l’eau le bouchon zigzague puis part vers le large.

- Prépare le salabre..., me crie le pêcheur tout en rendant du fil.

            Maladroitement je redresse le long manche de bois portant l’épuisette.

- Maintiens le filet dans l’eau, indique mon oncle, et surtout ne bouge pas.

            Dans le même temps il a amené en surface un gros poisson en forme d’assiette d’argent à reflets dorés qui ne se défend plus beaucoup. Lentement, il le guide vers l’épuisette immergée. La vue de cette dernière galvanise la bête obligeant le pêcheur à consentir quelques mètres de fil mais, l’instant d’après, elle se présente vaincue à la bouche de fer que je lui tends. Maintenant, dans le filet qui l’emmaillote, elle soubresaute de façon dérisoire ; un petit coup de poing administré derrière les yeux par l’ancien boxeur abrège son agonie.

- C’est quoi comme poisson ?

- Une vidriade  ...Une belle, pas loin de la livre... Il y a longtemps que je n’en ai pas pris une comme ça, tu me portes chance, Amélia ! On a eu du pot car j’étais pas équipé pour une telle bestiole et je pensais bien qu’on allait casser... Mouille bien le chiffon dans le sarnatcho..., mets-le à l’ombre, pas à tremper.

 

            Ravie et émue par le combat auquel je viens d’assister, je ne prends qu’à retardement conscience de la longue et joyeuse tirade du bombardier de la Calère et du fait qu’il m’a associée à son succès.

- La petite m’a étonnée, un calme pour salabrer qu’on aurait dit quelle avait fait ça toute sa vie...,dira-t-il plus tard.

            Dans l’immédiat, le maître arrache son élève à la contemplation de la vidriade, dont seule la queue barrée de noir rompt la robe étincelante, en lui tendant sa seconde canne :

- Tu te mets là et tu te débrouilles, m’enjoint-il en me désignant une place à deux pas de lui.

 

(Ce que nous appelions la vidriade est simplement le sar commun avec le large anneau noir de la queue. Meilleur de goût et plus difficile à prendre était le sargo de rocca ou sar de Rondelet à la robe finement rayée de noir. Encore plus méfiant, le becofino à la bouche en pointe. Accessible surtout en pêche sous marine il y avait le magnifique sar tambour dans sa robe de forçat. Le plus facile à pêcher mais le moins mangeable était le raspaillon, petit sar fréquentant les herbiers de posidonies).

 

Par José - Publié dans : Petits pêcheurs de Méditerranée
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