Samedi 7 février 2009


 

Les cartlettes

 

°°°

 


            Le jour mémorable où je pris mon premier poisson ne devait pas se terminer sans m’apporter une autre satisfaction.

 

            Au moment d’aller en courses au village, Janette se ravise et me dit :

- Tu vas aller faire les provisions toute seule... Prends un capasso et tiens, voilà cinq francs... Tu demanderas à M.Gallardo des tomates, des poivrons et quelques oignons... Attention à ne pas perdre les sous...

            Je pars chercher le plus petit de nos capassos, ces paniers en soufflet si facile à porter quand ils sont vides mais qui râpent les mollets au retour.

- Tu pourras ensuite rester un peu sur la réplacette mais dès que le soleil passe derrière la falaise, tu rentres..., reprend Janette qui après un bref coup d’oeil à la véranda voisine ajoute :" Je vois que José se prépare, tu n’auras qu’à faire le chemin avec lui."

            Le plaisir que me vaut cette proposition est indicible... Pourvu qu’il ne se défile pas...

            Comprenons nous bien, je suis loin d’être en âge de me préoccuper d’un garçon autrement que comme d’un ami et il suffit de voir mon habillement pour comprendre que je n’ai pas le goût de paraître, comme déjà la plupart des autres filles. Certains dirons que mon accoutrement tout au long de l’été vaut largement, en fantaisie, celui de Tarambana...

            Imaginez une culotte bouffante, une barboteuse comme on en voit sur le livre d’histoire au temps de la Renaissance : quelque soient les mouvements on ne peut apercevoir ce qu’il y a dessous et à partir de là, les parents, sans souci pour votre vertu,  vous autorisent à galoper avec les garçons sans aucune limitation. Aussi j’y tiens à ma culotte bouffante qui en dehors de cet avantage est plutôt hideuse, d’autant qu’avec les cagnettes sur lesquelles je suis perchée... Les sandalettes de cuir et ç’en est terminé pour le bas mais le haut ne désassortit pas le grotesque : une chemise boutonnée ras le cou, avec des manches longues raccourcies aux coudes par des ciseaux ébréchés... Sur le devant, des smocks ou plutôt ce qu’il en reste... ! Pour couronner l’inévitable chapeau, qui consiste ici en une chose en paille tenant par un élastique sous le menton.

             C’est en cet équipage que je vais débarquer avec mon compagnon sur la réplacette ; alors que près du poteau électrique, Lucilla porte une robe fraîche, des souliers avec des socquettes et que ses cheveux en boucles s’ornent de beaux rubans... Mon chevalier servant s’éclipse aussitôt en direction des gradins où ses copains jouent à la tchapa.

 

            Je me dirige vers l’étroite entrée du grand jardin de M.Gallardo. On dit le Grand Jardin !... Sans doute parce que, la place manquant, les autres  cabanons ne peuvent disposer, au mieux que d’un jardinet et que lui s’étend sur trente mètres de long et dix de large. De plus, cette modeste largeur paraît bien plus profonde tant l’habile jardinier a su disposer ses plantations en rideaux successifs utilisant la pente. Deux modestes sentes, parées du nom d’allées, se recoupent perpendiculairement comme dans les plans des anciennes villes romaines... Et comme dans ces villes, à l’intersection on trouve le forum avec le principal monument... En l’occurrence, ici, un solide banc sur lequel se prélassent, dans l’attente du client, Gallardo et son aide Amet.

- T’es de qui toi ? me demande aimablement le vieillard sans cesser de sucer ce qui semble être un mégot de cigarette.

- C’est la nièce de Pépico, intervient Amet.

- Ah Pépico !... J’oublierai jamais son match contre Kid Mostafa il y a vingt ans de ça...

- Trente ans !

- Tu as raison... Le Kid il était comme une sauterelle, il s’agitait et se démenait mais à une distance telle que ses coups ressemblaient à des caresses et le Bombardier de la Calère ne répliquait pas.

- M.Gallardo ! Qu’est ce que c’est le Bombardier de la Calère ?

            Amet réplique le premier :

- C’était le surnom de ton oncle durant sa carrière de boxeur.

            Tout à ses souvenirs, le vieux continue de dérouler le match :

- Durant la pause le manager de Kid a du lui demander d’attaquer plus rudement car, dès le début du second round, le voilà à distance normale qui frappe, frappe et Pépico il répond toujours pas... A ce moment on entend le manager du Kid qui gueule ...

            Son voisin devance le conteur :

- " Finis les guili guilis...Cogne donc un peu, fainéant ! "

            Le vieillard s’insurge :

- Bon, si c’est toi qui racontes, tu peux continuer...

            Hilare, Amet d’un geste de la main fait signe à son ami de poursuivre :

- ... En entendant ces mots, le pauvre Kid, tout essoufflé, en laisse tomber les bras... Et aussitôt il s’en reçoit Un sous le menton qui le soulève des quatre fers et l’envoie retomber sur le dos à deux mètres de là... Totalement tchaffé !

- Il... Il était mort ?

- Non, intervient Amet, mais il a fallu une demie heure avant qu’il ne reprenne ses esprits et ton oncle, il a eu tellement peur de l’avoir tué qu’il n’a plus jamais boxé...

- De la dynamite qu’il avait dans le bras Pépico !... De la dynamite !... Tu veux quoi petite ?

- Des tomates, des poivrons et quelques oignons.

- Pour combien tu en veux-tu ?

            Je défroisse mon vilain petit billet de cinq francs, Gallardo le reçoit ainsi que le capasso :

 -   Si on n’est plus là quand tu reviendras, ton panier sera sur le banc à l’entrée.

            Mon fournisseur a ceci de particulier qu’il ne cueille les produits qu’après la commande passée, gage de fraîcheur s‘il en est..., et encore faut-il exprimer cette commande en argent et non en poids. L’inconvénient c’est que suivant la situation du potager, on peut se retrouver fourni d’un demi panier de poivrons pour quelques tomates et oignons...

            J’avais d’autres intérêts en tête et me dirigeais calmement vers les gradins.

 

            Assis sur le rebord d’une des marches en face de Riqué, José jouait à la Tchappa ou comme on dit encore aux Cart’lettes.

            Riqué est plus petit que son vis à vis alors qu’il a au moins trois ans de plus que lui. De là à le traiter de nain comme le font méchamment ceux de la Cueva l’Agua ou encore ceux de la Tejera, c’est très exagéré. S’il a une particularité bien visible, c’est d’être blond, le seul blond de Navalville et certainement de toute la falaise. Une autre particularité, moins visible c’est qu’il est bon... Et sage !... Au point que, sans que cela ait fait l’objet d’une concertation, les garçons le considèrent comme leur chef... Et moi aussi !

            Moi si peu sage...

            A quelques semaines de là, dans mon quartier du centre de la grande ville, je jouais à la Tchappa au bord des trottoirs... A ma connaissance la seule fille à oser faire cela !

             Je n’avais pas alors ma culotte bouffante pour préserver mes dessous des salissures du macadam ou des oeillades de mes adversaires.

            Et c’est dans ces conditions qu’un jour...

 

            - Cara !

            - Cara !

            Tout m’inquiétait dans cet adversaire, du visage impassible à l’attitude comme détachée du jeu. Cela ne signifiait pas la certitude de sa supériorité mais plutôt l’assurance du loup qui accepte de jouer avec l’agneau.

 -   Crouss !

 -   Crouss !

            C’était la première fois que nous nous affrontions, sur le trottoir de la rue de la Bastille encore jonchés des épluchures laissées le matin par les maraîchers.

- Crouss !

- Cara !

            Au lieu de fréquenter l’école Jules Renard comme les garçons du quartier, j’allais à Jeanne d’Arc tout à côté.

- D’à deux ou d’à trois ?

- D’à trois.

            Sa réputation de "dur" ne me fut connue que bien des années plus tard. Malgré son aspect malingre, il possédait une force étonnante et, aîné d’une lignée de puncheurs, lui ou l’un de ses frères représentera la France au Jeux Olympiques.

            Pour l’heure, gamin encore plus maigre que moi, il ne prenait même pas la peine de disposer astucieusement les cart’lettes, appelées aussi carticas, sur le bord du trottoir... Les cart’lettes ? ... Des enveloppes de boîtes d’allumettes dont on n’utilisait que la face portant l’image.

            Je pris soin de frapper latéralement pour souffler le plus d’air possible sous le tas mal disposé. Trois carticas se retournèrent, une autre tomba dans le caniveau.

            Le jeu consiste, pour les adversaires assis face à face sur la bordure du trottoir, en frappant à tour de rôle du plat de la main, à faire se retourner les cart’lettes disposées images contre terre. Toute image retournée est acquise, la cartica qui tombe dans le caniveau est "barakette" et se rejoue.

            En trois coups j’avais tout raflé.

            Imperturbable, l’autre tira, d’un vieux portefeuille qu’il mit ostensiblement beaucoup de temps à ouvrir, une merveilleuse vignette rouge et or.

            Depuis quelque temps je savais qu’il en existait, apportées de très loin par ces soldats qu’on voyait encore peu et dont les sombres navires encombraient la rade. Jusqu’alors nous n’utilisions que les " Jockeys ", images uniques de nos boîtes d’allumettes... Parfois apparaissaient et toujours dans des mains malhabiles, quelques raretés comme les " Casques d’Or " et nous n’hésitions pas à proposer jusqu’à dix Jockeys pour les jouer...

            En voyant la merveille qu’il me présenta négligemment, une " Safety Matches " qui n’avait visiblement jamais servie, je me sentis brusquement angoissée :

            Allait-il vraiment accepter de la mettre en jeu ? J’étais sûre de la gagner tellement il jouait mal. Je fis un gros effort pour prendre un ton indifférent :

- Je te la joue d’à dix.

- D’à vingt !

            La transaction s’engagea. C’était pour la forme car j’étais bien décidé à accepter n’importe quel montant. A ma surprise il se contente de ma seconde proposition : " d’à douze ". La façon d’agir du garçon, cette absence de respect des rites, du cérémonial... Il finira par me déstabiliser !

- Cara !

- Crouss !

            Afin de savoir qui frappera en premier, il faut "estrimer " c’est-à-dire, après avoir maintenu la cart’lette par les tranches entre le pouce et le majeur, de la projeter en l’air en la faisant virevolter. Si elle tombe image contre terre, c’est Crouss... Sinon c’est Cara et l’on a gagné l’entame.

- Cara !

- Crouss !

            C’était à lui de débuter.

            Je pris soin de disposer les treize vignettes suivant une technique en étoile qui m’avait toujours réussi ; la précieuse étant bien entendu enterrée sous les jockeys.

            Nous commençâmes à jouer.

            Peu m’importaient les jockeys que le grand battoir de l’autre faisait voler. Très vite, sous les coups, le verso de l’objet de ma convoitise apparut. Prenant soin de frapper mollement pour ne pas compromettre l’agencement des cart’lettes, j’attendis l’erreur.

            Elle ne tarda pas.

            Grisé sans doute par la facilité avec laquelle il accumulait les jockeys, mon adversaire tenta  le grand coup. Il cracha dans sa main pour en humecter soigneusement la paume, creusa un peu la main de façon à faire ventouse et frappa très fort.

            Comme je le prévoyais il ne réussit qu’à dégager la Safety Matches.

 

            L’occasion délicieusement et douloureusement attendue était arrivée. La cartica isolée offrait un coup aisé mais je ne me sentais pas le droit de la gagner facilement. Je décidais de tenter une frappe toute en douceur et en appel d’air qui avait pour effet de soulever lentement la carte, de la faire hésiter une merveilleuse éternité sur la tranche puis de la faire basculer moelleusement sur l’autre face.

            J’étais heureuse, sûre de moi et, en effet, je réussis ma frappe.

            L’esprit vide, ne sentant plus ma main meurtrie, je n’osais toucher   " la belle " ; l’autre me ramena durement à la réalité :

- Je te la rejoue d’à huit.

            C’était impératif, indiscutable.

- Cara !

- Crouss !

            Quatre fois je regagnais la Safety Matches acceptant les offres de plus en plus dérisoires de mon adversaire. Puis par trois fois je fis " la mise ", geste généreux qui consiste à remettre en jeu gratuitement quelques cart’lettes afin de donner une dernière chance au perdant.

            Par la seule volonté de son regard, sans élever la voix, l’autre me contraignait à rejouer mes gains. L’heure passait, j’étais en retard, je frappais comme dans un rêve mais ma main trop habile ne me permettait pas de perdre...

            C’est alors que me vint l’illumination. Je regardais longuement l’autre dans les yeux puis lui dit doucement :

- Mon oncle c’est Pépico Safra... Le Bombardier de la Calère !

            Ensuite, me détendant comme un ressort trop fortement et trop longtemps bandé, je m’enfuis laissant l’inquiétant gamin stupéfait.

 

            Pour l’heure c’est moi qui reste plantée au pied des gradins à regarder les garçons tout à leur jeu ou ne voulant pas me voir... Ce serait une erreur de les interpeller en pleine réplacette, ils pourraient m’envoyer paître devant tout le monde, Lucilla en premier... Par delà les joueurs mon regard remonte la falaise : d’abord la pente douce des glaises puis le rouge, l’ocre et le jaune des calcaires abrupts avec tout en haut, cette bordure indistincte qu’anime parfois quelques têtes prudentes et minuscules scrutant le vide.

            A ce moment c’est une énorme tête qui pénètre la bordure, celle du soleil couchant ! Je m’élance, harponnant le capasso au passage et parviens au cabanon dans les temps !... Ou presque... Plus qu’essoufflée...

            Pépico se tient dans sa chaise longue, à demi somnolent ... Un repos mérité après une dure journée de labeur... Heureusement demain c’est Samedi et il termine à midi... Le gros homme bedonnant, j’ai peine à l’imaginer en Tarzan frappant victorieusement des deux mains.

- Tu vas prendre froid à transpirer comme ça, me dit-il gentiment, prends donc une serviette pour t’essuyer.

            Chez nous on ne craint jamais la fatigue pour les gens mais essentiellement les courants d’air... Je lâche le panier et me précipite, poings en avant, vers la massive épaule nue de mon oncle que je martèle en hurlant :

- Ce n’est pas des guilis guilis que je vais te faire... Je vais te cogner !

            Pépico s’esclaffe aussitôt :

- Je vois que tu as rencontré Gallardo !...

            Puis soudain plus sérieux :

- Il paraît que tu as pris des tas de gabots aujourd’hui ?

- Oh oui !... Ce que je me suis bien amusée... On doit y retourner demain ou après demain.

- Ah bon ! Je comptais te proposer de venir dimanche matin avec moi...

Ce sera pour plus tard...

- Non, non...Non ! Emmène-moi, j’ai la semaine pour aller aux gabots.

            Comme s’il réfléchissait profondément son visage se fronce puis enfin s’adoucît dans un demi sourire :

- D’accord ! D’un autre côté c’est mieux ainsi car José avait prévu de venir avec moi.

 

            Toute une journée et deux nuits à attendre...

 

 

 

Par José - Publié dans : Petits pêcheurs de Méditerranée
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