Samedi 7 février 2009
chapitre 1


 Le poulpe et le calamar


 

             La première fois que j’ai rencontré Tarambana, il devait avoir huit ou neuf ans et c’était l’été.

            Il se tenait les pieds nus dans une flaque parmi les rochers d’une côte abrupte bordée par la Méditerranée. Au-dessus de nous deux se dispersaient des cabanons de planche qui, durant les grandes vacances, abritaient des familles ouvrières de la ville proche. Le garçon habitait l’un d’entre d’eux en compagnie de sa mère et l’on savait que son père venait de mourir à la guerre.

 

            Je le revois au beau milieu de sa flaque, vêtu ou plutôt dévêtu d’une façon qu’on ne pouvait oublier. Une chemise d’adulte, aux pans grossièrement raccourcis, pendouillait d’autant plus aux épaules que Tarambana rattachait de travers les quelques boutons restant sur le devant.

            En dessous de la chemise, le maillot de bain !

            Là encore un héritage de cousin plus âgé, slip de ville d’un tissu hautement rétrécissant qui, lors de certaines acrobaties, révélait que le porteur était de sexe mâle.

            Sa coiffure, perchée sur l’occiput, avait certainement appartenu à un G.I des navires de la rade mais d’avoir trop longtemps dérivé en mer, elle se trouvait indéfectiblement pliée en une sorte de bicorne dont Tarambana se satisfaisait...

            Durant l’été au cabanon, sa mère lui accordait une grande liberté d’aller et venir à la seule condition qu’il protège sa tête et ses épaules des ardeurs du soleil ; cela lui faisait accepter son accoutrement mais les autres enfants, surtout les filles, le surnommaient Tarambana c’est-à-dire mal fagotté voire même va-nu-pieds.

 

            Si pour l’instant Tarambana se trouvait les pieds nus dans sa flaque, un peu à côté sur la roche s’étalait deux innommables tchanclas, désignation du stade ultime d’usure auquel peut parvenir une paire de  d’espadrille.

            Comme dernier élément de l’accoutrement, ce jour là il tenait à la main son gancho ; un gancho qu’il avait laborieusement bricolé d’un vieil hameçon de palangre récolté sur la cale des pêcheurs et d’une tige de roseau durcie sous les canisses du toit de la véranda... Autrement dit c’était une gaffe mais avec l’avantage, grâce à sa flexibilité, d’aller plus efficacement dans les trous ennoyés de la roche que ne le permettaient les modèles rigides du commerce. 

 

            Dans ce premier instant de notre rencontre il ne peut me voir car je chemine dans son dos sur l’infime sentier.

             Je m’arrête pour ne pas troubler cet épouvantail aquatique ; à le voir ainsi, on peut croire que Méduse ou l’une de ses descendantes le pétrifie...

            Soudain lâchant le gancho, tel la mouette piquant sur une escouade d’anchois, de toute sa hauteur, Tarambana se recroqueville doigts tendus vers l’ondulante prairie bordant un côté de la flaque. Un bref instant d’agitation des mains dissimulées par l’herbe et voila qu’il se redresse vivement, bras levés vers le soleil, comme lui offrant le petit poulpe rose qui agite mécaniquement des tentacules  impuissants... Petite Méduse bientôt maîtrisée et pendant, inerte et flasque, à l’hameçon d’un doigt.

- C’est un beau morceau dit tout fiérot Tarambana en se retournant vers moi.

            Ainsi il m’avait devinée l’épiant en silence...

 

            Le pêcheur entreprend ensuite de frapper la bête sur la roche en la retenant du doigt inséré dans la poche retournée :

- C’est pour l’attendrir, explique Tarambana qui semble deviner mon ignorance des choses de la mer...

- Cela se mange ?

- Faut d’abord le faire sécher à l’air et à l’ombre ... On l’attache sur quatre baguettes de roseau maintenues en étoile... Quand c’est bien sec les hommes ils mangent ça en buvant l’anisette..., mais moi je n’aime pas...

 

            J’étais arrivée de la veille au cabanon de Pépico et Janette, mes oncle et tante, afin de passer un bon mois des vacances scolaires en leur compagnie...  Pépico vint me chercher dans mon lointain quartier d’Eckmülh pour m’amener, tout à l’opposé de l’agglomération, dans celui de Gambetta dont la falaise dominait le groupe des cabanons. Un long sentier pentu et caillouteux conduisait de la falaise au hameau cérémonieusement baptisé Navalville, sans doute parce qu’un certain Naval y avait, le premier, assemblé les planches d’une cabane.

            La fatigue aidant, je ne notais rien de remarquable dans ce premier contact avec Navalville mais mon arrivée passa d’autant moins inaperçue que j’étais annoncée et attendue... En particulier par le gamin  du cabanon voisin du nôtre... Tout au plus j’aperçus dans sa véranda, agités comme des marionnettes par les souffles d’air, ces étoiles en poulpe séché dont il me parlerait le lendemain.

 

- Je m’appelle Amélia.

- Je sais... J’habite à côté de chez ton oncle...

- Tu es José ?

- C’est plutôt Tarambana qu’on m’appelle.

            Je n’osais lui dire que chez nous un tel surnom faisait peu reluisant ; le temps passant, je ne conserverai que la musique héroïque du mot trouvant qu’il convenait bien à celui qui le portait.

 

            Pour en revenir à cette première rencontre et afin que je n’ignore rien de son art, Tarambana me propose aussitôt une nouvelle traque.

            Sur son gancho qu’il reprend en mains on peut voir, ligotée contre le manche de roseau au niveau de l’hameçon, une allache..., cette grosse sardine pleine d’arêtes qu’on réserve aux chats.

            Comme au hasard, le pêcheur introduit le gancho appâté dans un trou de roche ennoyé et herbu. On comprend vite que, par des mouvements de poignet il s’efforce de sonder le moindre espace de la cavité ; soudain il s’immobilise puis imprime un brutal retrait au gancho dont il exhibe l’extrémité coiffée d’un nouveau poulpe gesticulant.

            D’un brusque lancer Tarambana expédie tout ensemble, gancho et bestiole, sur les rochers loin de l’eau puis, lentement, les rejoint pour l’hallali.

            Je me retiens de dire :

 " C’est dégoûtant !"

..., et diplomatiquement me contente de :

- Il ne risque pas de te piquer ?

            José me dévisage interloqué, puis :

- Regarde là, me dit-il avec douceur en me présentant la face interne, pâle et verruqueuse du petit monstre..., au milieu c’est la bouche avec comme un bec de perroquet... Si tu ne mets pas le doigt dedans ... ! Pour le tuer, il suffit de lui retourner la poche...

            Ce qu’il s’empresse de faire de deux fois deux doigts et des pouces appliqués contre la bourse fuyante. D’un geste sec il révèle l’intérieur de la poche fait de boursouflures bistre, orange ou crème.

- C’est dégoûtant, ne puis-je cette fois m’empêcher de proférer.

- Moi qui voulait te le donner...

            Et il s’en va, bondissant de rocher en rocher...

 

            En ce temps là, je n’avais ni le courage ni l’expérience pour tenter de le suivre. Deux ans plus tard j’étais autrement aguerrie lorsqu’il me proposa de l’accompagner pour pêcher le calamar de nuit.

 

             José me considère alors comme l’un quelconque de ses copains, ni plus ni moins mais il m’en a fallu des bleus et des bosses, sans le moindre gémissement échappé, pour en parvenir à ce résultat ! C’est à ce prix que j’ai écarté Lucilla de notre groupe.

 

            Je connais l’endroit où Tarambana compte s’installer pour la nuit, la Piedra l’Anchova, une grande roche bien plate et surplombant l’eau de deux mètres..., n’offrant pas le moindre danger. Pour s’y rendre rien de plus simple : le centre du village jusqu’au cabanon de Riqué et aussitôt un sentier en impasse, avec au fond la bicoque de Valencia dominant l’Anchova. Il ne restait qu’à se laisser déraper le long d’un tas de gravats mal stabilisés mais comme l’une des trois ampoules publiques du village apportait sa lumière jusque là...

 

            Pépico et Janette ne m’autoriseront jamais à sortir si tard...

 

- A quelle heure  y vas-tu ?

- Quand la nuit est bien noire et la lune bien pleine.

         Le finaud de José m’a laissé entendre que Riqué lui prêtera sa turlutte, engin fabuleux pour nous qui concevions mal l’attirance exercée par un leurre de métal sur un animal...

- On en prend bien avec des bouts de chiffons blancs, remarque mon ami comme si sa pensée avait cheminé en même temps que la mienne.

 

         Pépico et Janette s’endorment tôt et profondément et j’ai déjà  simulé la somnambule pour retrouver mes copains jouant à "tchi tchi rimbola"...

 

- Striguilipi vient, c’est sûr ...Peut-être aussi David...

 

            Les Inséparables, aussi bruyants que les oiseaux du même nom !... C’est sûr que David sera là ou bien il s’en faudrait un cataclysme pour l’en empêcher... Par exemple sa mère en rupture de sommeil...

 

- Vous commencez sans moi, j’arrive dès que je peux.

 

         Bien évidemment je pus.

         Comme je dégringole les derniers mètres menant à l’Anchova, un étonnant spectacle m’est offert par l’éclairage public du village dont la lumière, parvenue jusque là,  ne révèle que le visage de mes amis occultant le reste de leurs corps. Une autre se serait inquiétée à la vue de ces spectres mais le babillage des Inséparables suffit pour me rassurer.

         Maintenant arrivée toute proche, je peux suivre l’action de Tarambana.

         Il a apporté sa grande canne, une trique de quatre mètres, dont le fil reste bien vertical lorsqu’il rabaisse la pointe à toucher l’eau : c’est dire la profondeur à l’aplomb de l’Anchova ... Il fait tressauter la pointe  puis, régulièrement relève la canne révélant ainsi la turlutte bredouille.

            Cela a la forme d’une hydre comme on en voit dessinée sur le livre de biologie de 6ème avec, à la place des filaments, une solide couronne d’hameçons dépourvus de leurs ardillons. Elle est en plomb, recouvert d’une peinture métallique pour rester brillante.

- Macache oualou, profère Striguilipi  m’indiquant ainsi l’insuccès de la pêche.

- Je vais essayer à la floja, enchaîne José déposant sa canne pour saisir un écheveau de cordonnet soigneusement lové.

- J’ai amené la bougie dans un catcharo (boîte en fer blanc), rassure David tout en allumant le fanal.

 

            En ce temps là le nylon était trop précieux pour qu’on l’utilise autrement qu’en bas de ligne d’un à deux mètres et la floja, pour l’essentiel, se composait de fil de chanvre finement tressé et graissé. Généralement, avant le bas de ligne on incorporait un plombage mais dans le cas de notre pêcheur, un gros hameçon en tête habillé d’une allache entière suffirait au lestage.

 

            Comme David (celui de Goliath) avec sa fronde, José imprime à son bas de ligne plusieurs mouvements de rotation puis lâche tout vers le large ; le cordonnet se dévide sagement conduisant l’appât jusqu’à une quinzaine de mètres du bord. Après un temps d’enfoncement de l’allache estimé satisfaisant par le pêcheur, celui-ci, par brasses lentes ramène la floja tout en s’efforçant de lover le fil rentré. Chaque fois qu’on retrouve l’allache intacte, on recommence.

            Cette fois Tarambana ferre, de tout son bras et même d’un recul de tout le corps ! Puis à brassées puissantes, jetant le fil entre ses jambes, il ramène la ligne ; très vite nous apercevons une masse blanche qui vient vers nous semblant skier sur l’eau... Le plus délicat c’est le final, ces deux mètres de vide qu’il faut faire franchir à la proie pour qu’elle se retrouve sur l’Anchova sans risque de lâcher la turlutte.

            C’est un succès !

            La faible lumière du catcharo permet quand même d’estimer la qualité de la prise, un calamar de trois livres... Comme nous approchons la bougie, l’octopode crachote son mécontentement par trois  jets d’encre noire dont il s’englue plus qu’il ne nous salit.

             Déjà José prépare un nouveau lancer.

- Tu devrais mettre un bouchon en haut du bas de ligne, propose David, comme ça tu ramènerais à coup sûr.

- Non, je risquerai d’emmêler le bouchon et l’allache, surtout de nuit.

 

            Il faudra attendre une dizaine d’années et la commercialisation des moulinets à tambour fixe pour que Tarambana puisse délaisser la floja et pêcher le calamar au bouchon. Notons qu’avec un plomb en bas une floja devient une palangrotte... Mais ceci mérite une autre histoire.

 

            En attendant moi je prends la canne avec la turlutte et agis comme j’ai vu faire.

             L’engin ne s’est pas plutôt englouti qu’une décharge électrique me revient dans les bras au point d’en lâcher la canne ; heureusement Striguilipi se précipite et m’expédie le plus beau calamar qui soit en pleine poitrine !

            J’en crie tellement de peur et de joie que Valencia apparaît à quelques mètres au-dessus de nos têtes et nous demande de modérer notre exaltation. Dans l’intermède mon calamar s’est enfui ! Mais la loupiote de David a tôt fait de le révéler, à l’endroit même de sa chute, dissimulé par sa faculté de mimétisme.

 

            La moins drôle de l’histoire c’est que Janette devina mon équipée : je fis la sottise de ramener le calamar au cabanon. Elle me menaça, le plus sérieusement du monde de me renvoyer chez mes parents... Je ne vous dis pas tous les serments et promesses que la crainte m’inspira mais comme c’était la première fois (qu’elle me chopait), elle voulut bien passer l’éponge.

 

 

Par José - Publié dans : Petits pêcheurs de Méditerranée
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