Depuis la porte cochère de mon immeuble de la rue Pélissier, il suffisait de descendre une soixantaine de mètres pour recouper la Rue de la Bastille qui
s'étendait parallèlement à la rue d'Arzew, entre la place de la Bastille et la rue du Colisée dont j'ai parlé plus haut.
C'était là le grand marché aux produits frais de la ville, permanent car chaque matin renouvelé. Sur 3 à 400m., de façon continue, les commerces fixes au rez-de-chaussée des immeubles, les
vendeurs des quatre saisons sur les trottoirs et au milieu de la rue.
A regarder les photos qui suivent les choses n'ont pas tellement changé.
Voici aujourd'ui, côté Colisée que l'on aperçoit à gauche, un des bouts de la rue.
Presqu'au même endroit voici une rue de notre époque; ce n'était pas la zone la plus animée.
Toujours d'époque voici le carrefour avec la rue Pélissier.
On y voit le marchand de bonbons et turon puis, store baissé, un marchand d'huile et de poissons salés et peut-être, juste à côté le plus célèbre fabricant de longanisse
d'Oran ...
En face le passage couvert Clauzel qui reliait à la fois la rue d'Arzew et la rue Pélissier. Le sol était dallé d'une marqueterie de carreaux et je m'étais inventé une sorte
de marelle que je ne manquais jamais de tressauter. Il y avait là une grande salle de gym, largement révélée par ses baies ouvertes où j'apercevais des hommes, jamais des femmes, faisant de la
muscu.
Revenons à la photo: sur le côté gauche, non discernable, notre charcutier et après le magasin de lingerie, notre boulanger.
Chez le premier, en 46 ou 47 j'ai vu pour la première fois une motte de beurre d'au moins 20 kgs et pu, pour la première fois goûter à ce produit que l'on maintenait dans une tasse d'eau pour
qu'il ne fonde; les glacières n'était pas à notre portée.
Au sous-sol du second se trouvait le four et les gens du quartier amenaient leur gratin (ou leur mounas) à l'ouvrier qui de sa longue pelle de bois les répartissait de part
et d'autre de sa fournée. Je venais rechercher mon gratin muni d'une forte serviette et un jour, ainsi lesté, j'ai voulu en même temps regarder les gymnastes et sautiller la marelle du passage
Clauzel ... !
Bien entendu nous n'avions pas les moyens de nous priver de ce que j'ai récupéré sur le carrelage douteux.
Ce qui a changé aujourd'hui ce sont tous ces étals de bibelots et de vêtements qui rendent cette rue semblable à des dizaines d'autres du bassin
méditerranéen.
Avant c'était plus typé.
Par exemple, à l'angle avec la rue Lamoricière, à quelques pas de là, se regroupaient les petits marchands de poissons qui arrivaient de la Marine en triporteur mais le plus souvent à pieds
avec un ou deux cageots sur la tête. Les vendeurs d'escargots, d'asperges sauvages ou de tchumbos se regroupaient autour d'eux.
En début de soirée, dans cette rue vidée, silencieuse à en paraître un peu sinistre, seul le café du carrefour conservait de l'animation.
Devant sa façade s'installaient quelques SDF retour de pêche de la Cueva l'Agua. Leur canaron de 5m. appuyé contre le mur, ils offraient à même le trottoir, sur un morceau jute, de beaux sars
que des avertis comme Tarambana imaginaient pêchés à la sortie des égoûts.
Le café en question, sur le coup de midi, vendait une des meilleures calentica de la ville.